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Jean-François PAUVROS, depuis No Man’s Land gravé au milieu de la décennie 70, déambule tel un funambule sur une arête en surplomb de son univers sonore, laminé par des lacérations abruptes venues d’espaces déglingués (rock, punk…) sur la face saturée, fluide, habitée de mélodies lancinantes et épurées sur le versant irréel… Il ne cesse, dans une exploration éclatée (de la danse au théâtre et aux musiques de films), d’unir ces deux expressions, de capter ce filon enfoui en nous, de le filer avec limpidité et sobriété.

Si son allure dégingandée et nonchalante enrobe une exigence affûtée, son désespoir inoxydable en l’amour (sous tous ses possibles) et l’anarchie…, sa fascination pour la Rôdeuse sempiternelle et la Nuit reviennent inlassablement dans son errance comme des figures ritournelles qui nous traversent.

De rencontres insolites en solitudes habitées, Jean-François Pauvros a défriché les territoires libres à coups de machette (Catalogue), aux aurores de l’improvisation bruitiste… Et c’est avec une discrétion proche de la timidité, une sensibilité exacerbée et écorchée qu’il déboute d’âpre lutte et avec humour (noir, bien sûr) les sédentarités de tout crin.

Cette incursion au cœur de sa poétique musicale, la poursuite de quelques traces disséminées ça et là nous ont permis d’éclairer la trajectoire transversale d’un guitariste d’une finesse rare, fidèle jusqu’au bout à ses choix et ses convictions.

 

D’interview en abécédaire, de chroniques en discographie (parsemés de dessins et de photos), se dessine une rencontre inattendue…

 

« Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède, il ne s’atteint pas tout à fait »

Antonin Artaud

PAUVROS, UN GUITAR-HÉRO ? TIQUE

 

IMPROJAZZ : Qu’est-ce qui t’a amené à l’improvisation ? Quelle est ta formation ?

Jean-François PAUVROS (JFP) : Improvisation… C’est le goût du jeu dans les premières années de la vie… Jouer, se jouer des règles établies ou jouer avec les règles acceptées. Improviser pour se battre, pour se débattre et survivre dans un contexte social épuisant. Improviser est une attitude

générale de la vie, c’est la spontanéité dans une prise de conscience maximale de la réalité. Toute expérience, toute connaissance nourrit l’improvisation. Le ludique et la révolte… Le goût du sonore. Comme une farandole bringuebalante dans les nuages, le Septième Sceau, les pestiférés, les réfugiés, vous là-bas dans votre poche avez-­vous quelques photos ?

Un « building » au milieu de la ville de Maubeuge lundi de Pâques, la cavalcade, les Gilles de Binche jetant les oranges par les fenêtres, les fanfares, les Pierrots, d’autres fanfares. Tout se mélangeait dans les rues et mes frères et moi écoutions ces musiques ambulantes se répercuter contre les murs avec des échos différents. Le plaisir était aussi dans l’écho, les immenses corbeaux tournoyant au lever du jour et croassant entre les tours de Yokohama me faisant la même impression inversée trente ans après.

Erotisme ou pornographie, roter, éjaculer, vomir… Un voyage de classe en Angleterre, où dans une boîte, un groupe de rock jouait avec un chanteur saoul qui rotait… Ce qu’il faisait de mieux pour moi. il rotait en rythme ce qui donnait à la musique un aspect plus vivant, plus fort : un véritable son parasite qui s’inscrivait dans la musique en lui donnant plus de sens. Ma tante, à mes 14 ans, me donne un disque de Ligthnin’ Hopkins… Au-delà de l’émotion musicale, du rocailleux revendicatif et sensuel de la voix, de l’économie radicale du jeu de guitare, j’entendais surtout le bruit de ses doigts glissant sur le manche de la guitare. Un son parallèle mélangé à la note. Le musicien provoquait ces parasites qui devenaient acte poétique, qui ouvraient des fenêtres sur des espaces instantanés (Lovecraft). J’ai franchi le pas, c’est à dire m’acheter une guitare électrique vers 1972/73… 74 ? J’ai toujours mélangé les dates M. le Commissaire (c’est moi le Commissaire ?). Mes rapports intimes avec le manche de ma guitare s’inscrivent dans ma pratique actuelle, ça doit être ça la formation ; je ne peux pas en parler sans accroître dangereusement mon état schizophrénique.

A cette époque je militais dans un mouvement tendance libertaire agitateur, après 68, le Nord était très agité, usines, campus… La répression policière était constante et très présente, j’ai dû quitter Lille et me mettre au bleu au bord de la mer du Nord (la côte d’Opale, notre West Coast de l’époque)… Rééquilibrage entre l’engagement musical et l’engagement politique, l’un entraînant l’autre. Ce fut une interrogation constante vécue par quelques individus musiciens en France à cette époque… Et tous ces gens qui ne se connaissaient pas se retrouveront dans les premières grandes manifestations de free music (Mouffetard, Premier Festival de Massy…).

 

 

IMPROJAZZ : Est-ce à ce moment que tout a vraiment commencé pour toi ?

JFP : Premier concert en solo, avec un saxophoniste et un batteur. Nous jouions comme des fous, de manière très libre, sans vraiment de références. En même temps rencontre d’un groupe de bal, Jo Delbecq Le Roi de l’Accordéon belge. Cette histoire de bal me plaisait : partir jouer pendant cinq heures, faire danser des gens, revenir en voiture la nuit etc… Quelque chose de romantique… J’ai eu la chance que le Roi de 1" accordéon me dise : « Ecoute, quand tu joues de la guitare c’est vraiment bien mais je vois que tu ne sais pas lire les partitions… Ce n’est pas grave, sur les rocks tu improvises, sinon tu prends la basse… ». Improviser et faire danser les gens, cela reste un de mes plus grands plaisirs. Improviser pendant cinq heures demande une certaine résistance physique. Cet orchestre était vraiment une très bonne école. J’ai arrêté le jour où un typé s’est fait tuer à coups de canette de bière devant moi.

Parallèlement, j’avais constitué un groupe qui s’appelait Moebius : d’abord en trio — musique improvisée mêlée à quelques mélodies. Nous faisions la tournée des MJC ; puis le groupe s’est agrandi pour réunir assez rapidement une dizaine de musiciens. Moebius se produisait dans des usines occupées, des facultés, à chaque fois que c’était possible…Philippe Deschepper faisait partie de ce groupe ainsi que d’autres musiciens de Lille. Nous avions une certaine notoriété ­soutenus en particulier par Actuel de l’époque.

 

IMPROJAZZ : Ce nom de “Moebius” vient de la bande dessinée ?

JFP : Non, pas du tout. Le dessinateur de bande dessinée Moebius ( Ndlr : alias Jean Giraud, auteur des aventures de Blueberry, la série de l’Incal…) n’exerçait pas à cette époque sous ce nom.

Le nom du groupe vient du ruban de Moebius, une découverte « importante » ; le ruban de Moebius a été trouvé par un mathématicien : (démonstration de Pauvros à l’aide d’un ruban de papier) si tu tords le ruban comme cela et que tu le colles de cette façon, tu obtiens la seule chose sur terre qui n’ait qu’une seule face. Sur cette terre, tout a deux faces au minimum, sauf le ruban de Moebius. En le suivant, tu reviens toujours à ton point de départ, mais le temps a passé. Un autre groupe de musique s’est appelé Moebius, fondé par Patrick Vian, le fils de Boris. Moebius était du genre Grateful Dead, en plus free. Assez délirant. Le groupe est vite devenu à géométrie variable. Le personnel changeait sans arrêt.

Puis j’ai rencontré Gaby Bizien qui est venu jouer avec nous. Le groupe s’est stabilisé et structuré, à tel point qu’une maison de disques nous a contacté pour enregistrer. Nous jouions souvent ensemble Gaby et moi dans tous les sens. Le duo a débuté vraiment à ce moment. C’était très free. Nous jouions tous les jours des heures et des heures d’affilée.

Confluence, le groupe de Levallet et Kessler, est venu à Lille et nous avons joué en première partie. À la fin de notre concert, Siegfried Kessler, que je ne connaissais que de nom, vient me voir : « J’ai entendu des voix de femmes… ». Il parla de nous à Jef Gilson qui dirigeait le label Palm. Il nous a donné huit heures de studio : de cette manière Gaby et moi avons pu enregistrer.

 

IMPROJAZZ : Jef Gilson était important à cette époque, il a lancé des gens comme Lubat, Di Donato, Portal, etc. …

JFP : Il a fait aussi le premier enregistrement de Raymond Boni, Christian Vander, Jean-Luc Ponty… No man’s land est sorti. Les critiques ont été bonnes Rock and Folk en a parlé ; à Londres, dans un magasin où je cherchais un ampli, le responsable nous a vus avec le disque — nous en avions quelques exemplaires à vendre — et nous signale une chronique dans Melody Maker… Toujours à Londres, je ne sais par quels détours, nous avons rencontré Evan Parker, qui avait écouté No Man ‘s land. Il nous a invités chez lui.

Nous nous sommes retrouvés à jouer au Festival de Massy, le premier grand festival free à Paris organisé par Gérard Terronès et Raymond Boni. A ce moment, les festivals commençaient à programmer notre duo. C’est alors que j’ai contacté Didier Malherbe pour jouer avec nous..

Ma rencontre avec Gong remontait à plusieurs armées, de cette période où je ne jouais pas en concert. Un jour où j’étais tombé en panne de voiture, l’équipe de Gong est passée. J’ai sympathisé avec Malherbe, Kevin Ayer et David Allen.

Cette rencontre m’a beaucoup marqué : la dimension politique et poétique de vivre la musique. Je me souviens de petits matins dans le village de Montolieu (un village de la Drôme, investi par le groupe). Tous vivaient là, avec leur studio de répétition dans une grange (image d’Epinal mais véridique…) avec Don Cherry se mettant à jouer très tôt, toute sa famille autour de lui, dans un autre coin Han Bennink (après avoir joué au festival de Carpentras) cherchant désespérément de l’essence pour sa 2 CV, filles et garçons au soleil, Kevin Ayer débarquant inopinément avec son Whole World (Ndlr : où jouait notamment Lol Coxhill). À cette époque deux courants s’opposaient (comme les Rolling Stones et les Beatles…) : Gong, très libertaire et Magma, plus carré et sombre (Ndlr : plus parachutiste ?). Ces deux groupes ont été tous les deux à la naissance de beaucoup de vocations…

Innocemment, nous sommes allés sonner à La Vieille Grille (où était passé Léo Ferré, où Higelin a fait ses débuts, un lieu un peu mythique pour nous provinciaux; il y avait trois spectacles différents par soir; située métro Monge, rue du Puits de l’Ermite). Nous avons demandé au responsable (qui ouvrira plus tard La Chapelle des Lombards) de pouvoir jouer pendant un mois : « Intéressant mais il n’y a plus de place avant un an.

— Vous n’avez pas de concerts l’après-midi… - On ne fait pas de concerts l’après-midi… - Essayez, vous ne risquez rien…

— Tope-là ! »

Les concerts avaient lieu tous les jours à 6 heures. Les journalistes de Libé ont commencé à faire des articles, les programmateurs de Radio France venaient pour nous proposer d’enregistrer le soir-même… Vraiment une autre ambiance qu’aujourd’hui… Un soir Boni passe : « Allez viens jouer au Riverbop… ». Lubat et toute sa bande y étaient… L’imprévu musical pouvait surgir à tout moment… C’était l’ambiance du Riverbop (situé rue Saint-André des Arts), encore ouvert quand je suis arrivé à Paris. Le soir les musiciens faisaient le bœuf, jusqu’à 3, 4 heures du mat’. Dunois allait ouvrir et devenir ce lieu d’échanges, de création, de repos…

Donc on a joué avec Malherbe…

 

 

IMPROJAZZ : Il existe un disque de ce trio ?

JFP : Non. Uniquement des morceaux repris sur des disques. J’ai encore la bande mais il n’est jamais sorti. Ce trio a beaucoup tourné, à Paris, dans les festivals, à Saint-Étienne, Toulouse. Peu à peu, l’équilibre s’est détérioré ; Gaby a craqué. Didier était connu comme le saxophoniste de Gong et bien sûr, partout où l’on jouait, les "Gongophiles" étaient là. Bien que Didier jouât free avec nous, le public scandait souvent « Camembert électrique ! Camembert électrique ! » Ca me déplaisait mais Gaby a craqué à cette époque, et reparti dans le Nord. Je me suis installé à ce moment à Paris.

 

 

IMPROJAZZ : C’était en quelle année ?

JFP : J’ai du mal à voir dans le kaléidoscope, en 1978 ou en 2058… J’avais rencontré entre-temps Jac Berrocal avec qui j’avais joué plusieurs fois en trio. Je l’ai rencontré dans des circonstances particulières : avec Gaby Bizien, nous avons joué au théâtre Mouffetard occupé par Bernard Lubat et ses amis, pour empêcher sa destruction… Un triomphe : excepté Han Bennink, je n’ai pas rencontré de batteur du niveau de Gaby. A la fin d’un concert, quelqu’un arrive sur scène en criant : « Ah ! Merci. J’attendais ça depuis des années ! » C’était Jacques Berrocal, déjà si excessif.

Un peu plus tard, j’ai voulu enregistrer un disque auto­produit avec tous les musiciens avec qui je jouais à l’époque, les Malherbe, Berrocal, Claude Bernard, Norbert Letheule, Raymond Boni, Gaby Bizien… Je souhaitais un morceau avec Siegfried Kessler pour finir le disque. Nous avons joué ensemble toute la nuit du 13 au 14 Juillet 1978 ou 79 ; à l’aube, Siegfried me dit : « Pourquoi ne ferait-on pas un disque entier avec tout ce qu’on vient d’enregistrer ?

— Attends ce n’est pas pour faire un disque. J’ai juste besoin d’une tranche…

— Pas question… Je m’en occupe ! »

C’est Le Chant du Monde qui l’a sorti. J’aime vraiment ce disque, qui doit être réédité d’ailleurs.

Voilà les débuts, de Lille à Kessler…Mais je passe sous silence beaucoup de choses comme l’amitié de Raymond Boni…

 

IMPROJAZZ : Si on continue à suivre le fil, nous arrivons à Catalogue ?

JFP : Avant sur le chemin de la corde raide, il y a eu les tournées épiques avec Samy Agostini, synthétiseur et Jean-­Pierre Arnoux, batterie. Le groupe s’appelait La Troisième Oreille, ce qui a permis à un chroniqueur de Jazz hot d’écrire : « Maintenant, je sais ce que c’est que la troisième oreille, c’est le trou du cul. » Enfin un article avec de la matière.

Oui, en 1979, premier concert sous le nom Catalogue, c’était le titre de l’album de Jac Berrocal enregistré avec une cinquantaine de musiciens et produit par le label d’AvantageAxolotl y a enregistré un disque. Puis Catalogue s’est formé, avec d’autres batteurs que Gilbert Artman — jusqu’au moment où Gilbert (ex-batteur de son propre groupe Lard Free et créateur d’Urban Sax) a débarqué.

Malgré Catalogue, chacun continuait à jouer de son côté. Un trio où régnait beaucoup de cohésion, de liberté, où personne prenait le pas sur l’autre. Ca se terminait quelquefois en bagarre, mais surtout dans le plaisir. Nous avons rejoué en 1997 pour un film, qui n’est pas encore sorti…

 

IMPROJAZZ : Quel film ?

JFP : Un film de Guy Girard, un réalisateur qui nous a suivis longtemps (cf. Abécédaire/Filmographie1). J’ai travaillé avec lui à plusieurs reprises : pour un film sur le surf assez drôle, En attendant la vague, où j’ai repris des vieux morceaux de surf à ma manière. Pour le Pli un film qui est passé sur Arte en décembre dernier dans lequel j’apparais avec Jac.

IMPROJAZZ : Depuis toutes ces années, as-tu appris à lire la musique ? Ou bien est-ce que tu improvises toujours ?
JFP : Lire et improviser ne sont pas incompatibles. Tu peux lire une partition en la considérant comme un dessin avec ses lignes de force et ses repos; il est plus facile pour la liberté des doigts de commencer à improviser avant de savoir vraiment lire la musique, plutôt que l’inverse qui oblige souvent à un grand effort pour casser les habitudes Il m’arrive de me servir de partitions, par exemple pour le projet des Cent guitares de Rhys Chatham.

IMPROJAZZ : Les 100 guitares… ?

JFP : Rhys Chatham est un musicien américain de formation classique, un compositeur qui a travaillé avec La Monte Young, Terry Riley. Il jouait de la flûte,

Il est devenu copain avec les Ramones (un groupe qui inspira le punk-rock), a fait de la guitare électrique à fond, avec sa propre technique. il a travaillé en duo avec la chorégraphe américaine Carol Ermitage dans des performances extrêmes tant au niveau scénique qu’en intensité sonore. Sonic Youth et tous ces groupes lui doivent beaucoup, ils le reconnaissent d’ailleurs…

Il a écrit cette fameuse partition pour cent guitares électriques. Lorsqu’il est arrivé à Paris, il n’avait pas encore réussi à monter ce projet aux USA : réunir cent guitaristes autour d’une partition, pendant trois semaines. On a pu jouer la première à Lille, à l’Aéronef qui a bien voulu tenter l’expérience. Depuis on a joué au Canada, aux Etats Unis, en Australie, en Europe et à chaque fois l’aventure humaine nous embarquait. Cent guitaristes, qu’ils soient rock, classique, débutants ou professionnels repartent à zéro avec un codage unique et original sur toutes les guitares. Pendant une dizaine de jours, nous travaillions la partition avec eux. Les mélodies jouées dégagent en superposition d’aubes mélodies harmoniques dans l’espace. Cette expérience laisse toujours de fortes traces, des groupes formés de cinq ou six guitares jouant ensemble Une petite famille qui se développe.

 

 

IMPROJAZZ : Qu’est-ce qui t’attire chez les musiciens que tu rencontres, avec qui tu joues ?

JFP : Qu’est-ce qui t’attires quand tu as du désir pour quelqu’un ? Connaître la réponse serait casser la magie. Un moment d’amour quelque soit la durée, sur un lit, sur une scène, sous un porche, dans une cave. Donner sans penser à recevoir…

 

 

IMPROJAZZ : J’ai le sentiment que tu conçois la musique comme une forme de nomadisme…

JFP : Intellectuel et physique, avec les risques que cela comporte, la fatigue que cela implique…

 

 

IMPROJAZZ : En brouillant les pistes…

JFP : Ça va loin… J’ai déménagé 20 fois en 4 ans, vécu plusieurs années à l’hôtel.

 

 

IMPROJAZZ : Tu ne supportes pas le fixe ?

JFP : Non, pas les drogues dures. Ce qui est dur à supporter c’est la lâcheté, la mienne, la mort des autres, l’impuissance quelquefois devant l’injustice. L’amour c’est ce qui fait avancer. Le goût du son au lieu du goût du sang aussi. Echappons aux chapelles (cot, cot, cot…). Même dans la musique dite improvisée beaucoup de musiciens ont des plans de carrière comme si c’était un «  métier ». Un musicien comme Kessler ne marquait pas sur son passeport « métier : “musicien”, mais “garagiste” ». C’est vrai qu’il était très fort pour arranger les voitures. Personne ne m’a demandé de faire cette musique-là, c’est un choix.

 

IMPROJAZZ : Tu as travaillé longuement avec Anne Dreyfus… “Le corps est un Menteur” ?

JFP : J’aime beaucoup le rapport au mouvement et au corps vivant. La danse joue uniquement dans l’instant. et en un instant, malgré les heures et les heures de travail C’est un art d’une extrême fragilité… Anne Dreyfus a un énorme respect pour la musique, elle n’a pas peur de prendre des risques et de se mettre en danger. Le corps est un menteur, c’est une centaine de participants et un chœur. Un spectacle aussi sur la femme avec trois âges représentés, dont une petite fille de 8 ans et une danseuse de 70 ans. Pour parler de mes rapports intimes entre la danse et la musique, il faudrait que j’aie envie de prendre du recul… pour l’instant je préfère le vivre. La musique du Corps est Menteur m’a permis de travailler avec Rico Rodriguez, un des trombonistes vivants qui me touche le plus.

Il a joué dans un groupe appelé les Skatalites. Il a aussi joué avec Les Specials, un groupe de ska, l’avant-reggae… Mon frère était fanatique de reggae. À l’époque, il achetait des disques avant que le reggae ne soit identifié comme genre : un jour, j’entends un son de trombone qui m’est toujours resté dans la tête… Une histoire magique…

J’avais travaillé avec une chanteuse de Trinidad, Mary Genis sur mon disque Hamster Attack (Ndlr : elle joue aussi sur Double Vol pour la compil’ Spirou de Nato) ; elle joue aussi du steel drums, moi de l’archet à la guitare. Une nuit, je rêve d’un mélange de son entre l’archet et plusieurs steel drums. Or, par hasard, je rencontre Jacques Pornon, le directeur du festival Banlieues Bleues. Je lui parle de mon rêve de la nuit précédente Il me dit « D’accord, ça m’intéresse. Appelle-moi dès que tu as trouvé un orchestre de steel drums ». Profitant d’un concert de Catalogue à Londres, je demande à Mary de trouver 6 musiciens de steel drums. Une semaine plus tard le rendez-vous était pris. J’appelle donc Pornon en lui disant que la répétition aurait lieu une semaine plus tard, près de Londres, à Reading… J’avais préparé un morceau celui que j’avais entendu dans mon rêve… J. Pornon qui était venu assister à cette première répétition décide de faire les concerts à Banlieues Bleues. Le concert se passe bien. Voilà le premier épisode de cette histoire. Le deuxième épisode commence à l’instant où je me suis aperçu qu’il manquait un instrument à vent. Mary me demande : « Tu vois quelqu’un ?

— Rico Rodriguez.

— C’est un dieu à la Jamaïque. Il a appris la musique à Bob Marley. Mais on ne sait pas du tout où il est… ».

Cette idée a été mise en veille. Deux mois plus tard, Mary m’appelle : « Ecoute j’ai joué du reggae à Londres sur une place publique, un tromboniste est monté sur scène — c’était Rico Rodriguez, qui passait par là. Je l’ai emmené chez moi pour lui faire écouter tes disques. Il est d’accord pour jouer avec toi ».

Rico est vraiment quelqu’un d’un talent, d’une humanité, et d’un son extraordinaires. On a fait quelques concerts ensemble et j’attends avec quelques amis impatiemment de recommencer. J’ai appris par la suite qu’il connaissait Lol Coxhill C’est le côté anglais : ils ont des antennes partout. Voilà. Ainsi sur Le Corps est un menteur, on retrouve Rico Rodriguez ainsi que Beñat Achiary, un autre grand défricheur d’espaces sonores et spirituels. D’ailleurs ces deux musiciens ont en commun d’avoir les pieds nus bien posés sur la terre (voire sur l’herbe) pour emmagasiner plus de puissance pour nous entraîner…

 

IMPROJAZZ : Pour passer à autre chose, quel est ton rapport à la lecture, la littérature, la poésie… ?

JFP : J’ai eu très longtemps une difficulté avec le sens des mots mélangés à la musique improvisée : ça me gênait que le sens prime sur le son. Le sens induit. Le son plutôt que les mots si tu veux. Le son de la musique, l’intuition. Le sens induit autre chose. La musique est poésie. Le sens des mots peut être trop directif. Maintenant je prends plaisir à lire parfois des passages qui ont un rapport avec mes pensées musicales sur l’instant, notamment durant Divine Fois 4, un des spectacles avec Anne Dreyfus… Pour la deuxième version remaniée, complètement différente, je lis des textes assez chauds (un passage de Marc Chodolenko : Le roi des fées). Ce spectacle était assez érotique… Ça vient comme ça vient. Ce passage où la fille regarde son grand-père mort et voit son sexe comme un grand ver blanc chez Calaferte… Pour moi ça collait à la musique ou au manque de musique (dans ces moments d’immobilisme). Je lis Calaferte un peu partout. Pas à tous les concerts…

« Je n’aimais pas mon grand-père. Mort, la famille s’est étonnée que je veuille rester seule un instant avec lui dans la chambre mortuaire.

Figure creuse, les yeux noirs enfoncés.

— Je ne sais pas comment ça m’est venu. La nuit d’avant, j’avais tellement pensé à sa queue que je me suis demandé comment sont celles des morts. J’ai regardé. C’était comme un gros ver de terre blanc. »

Calaferte

Mais ce rapport du texte à la musique m’est nouveau, j’ai du mal à en parler. Cela nous amène à la chanson. Comme tout un chacun, j’aime beaucoup les chansons, autant Léo Ferré qu’une ritournelle du Top 50. Si une magie indéfinissable me touche. Nous sommes tous des midinettes…

Récemment, John King, (qui joue de la musique improvisée, un son très groove, et par ailleurs enraciné dans le blues, comme Gary Lucas), après avoir entendu certains de mes disques où je chantonnais, m’a proposé de chanter (en anglais !) des reprises des classiques du blues. J’ai trouvé au départ l’idée plutôt inadéquate. Ils ont insisté et sont venus à Paris avec des bandes pour enregistrer la voix en studio : quel plaisir imprévu… Mais de là à le faire sur scène, c’est une autre histoire…

 

IMPROJAZZ : Est-ce que tu penses que la musique est un langage universel ?

JFP : Non. La musique n’est pas un langage universel, chaque pays a sa musique, ses codes, son langage. Par contre je pense que la musique doit pousser les musiciens et les amateurs de musique à être des vecteurs d’une universalité. Les Japonais sont très sensibles à certains sons, comme nous à d’autres. Question de culture… Mais ils savent faire ce qu’on devrait tous faire, un effort de sympathie… L’universalité musicale est une facilité… Croire que la musique peut être au-delà de tout, dans une sorte de communion générale est une forme d’opium du peuple…

Les musiciens que j’aime sont des personnes qui traversent les genres, les trous (!) et les font exploser quelquefois (!!). Par exemple, Tony Hymas, Evan Parker, Han Bennink, LoI Coxhill, Jacques Berrocal. Le travail personnel d’Evan Parker, son engagement, sa disponibilité, un grand nombre d’aventures prouvent qu’on peut se mélanger sans se perdre. Un soir, nous avons joué du blues ensemble, il l’a joué de manière minimaliste tout en conservant son intensité : un instant unique pour un son unique.

 

 

IMPROJAZZ : Comment s’est faite ta rencontre avec Evan Parker ?

JFP : Très bien, il est arrivé, il a écouté, il a joué, il a trouvé avec humour que la musique ressemblait à celle du groupe Last Exit (Bill Laswell, Sonny Sharrock, Peter Brötzmann, Ronald Shannon Jackson). Avant un concert avec lui, j’ai eu le malheur à table de lui demander : « Evan, si on jouait comme on a fait en studio ? » Il a été très net : « Avant un concert de musique improvisée, on ne parle absolument pas de la musique qui va être jouée ! ». Sonny Sharrock était un homme que j’appréciais : nous n’avons pas eu le temps de jouer ensemble, mais chaque fois qu’il passait à Paris, nous passions un moment tous les deux. Comme quoi la musique peut se faire quelquefois sans instrument.

 

 

IMPROJAZZ : Et la littérature ? Pasolini, Artaud… ?

JFP : J’étais intéressé par la poésie lettriste des années 60, Isidore Isou notamment. Des onomatopées, mais quelque chose de très écrit, très calibré sans la folie d’Artaud. Intéressant aussi pour ce côté rigide, et ce rapport au son.

Quand j’ai écouté Hendrix, j’ai vu des voix… Evan Parker malgré son travail sur les harmoniques, Charlie Parker, beaucoup d’autres « parlent » aussi… C’est réducteur… Quand on parle peut-être essaye-t-on de faire comme un instrument de musique… et on n’y arrive jamais… à part quelques rares instants de poésie… Lorsque je fais de la musique, j’ai l’impression aussi de faire de la poésie ou de la peinture (quelquefois les sons sont comme des taches de couleur) C’est personnel, mais je ne sépare pas ces deux activités. Par exemple, du Japon je n’ai pas ramené de disques mais des livres… des gravures contemporaines. Au Japon, j’ai trouvé un parc où je lisais un livre d’un écrivain malgache : tout d’un coup, le typhon montant, au lieu de prendre ma guitare et d’improviser, j’ai commencé à lire ce bouquin — les correspondances entre les sons extérieurs, les mots et le vent, la pluie… La musique des mots des autres. Où est le plaisir ? L’intérieur de l’oreille est une zone érogène sans limite.

 

 

IMPROJAZZ : J’ai le sentiment que la sensualité et l’intuition comptent beaucoup… Tu sembles également très attaché à la mélodie… On retrouve des ritournelles, des mélodies récurrentes au travers de tes disques…

JFP : La guitare, le plaisir, le toucher de l’instrument, le plaisir tactile sont essentiels… Pour apurer une mélodie, ça me prend beaucoup de temps. Ça ne m’intéresse pas beaucoup, une fois idéalisée, d’improviser sur la ligne mélodique mais plutôt de trouver le son correspondant le plus intimement à cette mélodie…Pour moi de grands exemples de réussite où la mélodie fait corps avec le son, ce peut être On the paper Moon des Jazz Messengers, ou le rapport entre le thème, la trompette de Lee Morgan et la pulsation harmonique de Art Blakey font un tout indissociable : c’est vrai aussi des thèmes de Nino Rota comme de certaines pièces de Purcell, Hendrix, Otis Redding… Aussi November in Paris de Dizzy Gillespie d’une beauté poétique… Le déroulement musical n’est pas là pour nous prouver la capacité éprouvée de Dizzy à démonter un thème, en jouant les dièses et les bémols. C’est bien au-delà : un souffle poétique.

 

 

IMPROJAZZ : Aux Instants Chavirés, tu as repris une ritournelle de “La Belle Décisive” (celle du même nom sur le CD), tu chantes derrière… La mélodie comme une trace… Comme ce qui peut être fait chez les Japonais — le haïkaï, le zen, une sorte d’intuition pure… des sensations limpides.

JFP : J’essaye de les simplifier. J’en ai besoin… J’ai toujours pensé que chacun avait deux, trois mélodies récurrentes, essentielles en soi qu’il faut sortir : toi, elle, chacun d’entre nous…

 

 

IMPROJAZZ : Je souris : je pense à Deleuze pour qui chez Kafka. Beckett ou bien chez un musicien, il y a toujours deux ou trois ritournelles qui traversent l’œuvre…

JFP : Parfois j’en trouve une qui disparaît puis réapparaît trois ans après… Je ne peux pas dire à quel moment elle va revenir. Par contre ensuite, le long travail d’épuration est un vrai plaisir sadomasochiste… égocentrique, onaniste si l’on veut… Les frottements… Si nous rentrions dans un son avec un microscope, nous trouverions à l’intérieur des mélodies. Avec un ordinateur, tu peux passer les sons au ralenti : un peu comme un microscope… J’avais un ami qui avait enregistré avec un sampler des enfants qui jouaient dans une cour d’école : lorsqu’il passait ces sons au ralenti, tu avais l’impression d’entendre des veaux en train de téter leur mère. Grâce à ce ralenti, tu es dans une logique et une thématique poétiques du son. Mais je ne souhaite pas rentrer là-dedans. Retour à l’analogique…

 

 

IMPROJAZZ : Le nomadisme est un concept à la mode en ce moment (réaction de l’intéressé : oui, quand il n’est pas forcé !). Le nomadisme musical pour toi ?

JFP : Tu es vraiment mieux placé que moi pour en parler car ce n’est pas un choix de ma part, c’est comme ça parce que j’aime aussi ce qui est en train de se faire et beaucoup moins ce qui est fait… Le chemin est plus intéressant que le But. Le désir peut être plus important que la réalisation du désir.

 

 

IMPROJAZZ : Le voyage est une manière d’échapper à la sédentarité… Le Japon est important pour toi, quelle place occupe-t-il ? Et pourquoi le Japon ?

JFP : l.e Japon au début c’est un peu un hasard, enfin avec le temps cela ne l’est plus… À Paris j’ai toujours eu des amis, Itaru Oki le trompettiste par exemple, les personnes de l’Espace Japon ; je suis allé jouer au Japon l’année dernière, des gens sont venus me voir après le concert; ils m’ont dit que ma musique, ma manière de jouer de la guitare à l’archet leur faisait penser à de la vieille musique japonaise transformée : ils ont été très sensibles à cela, ils ont senti quelque chose qui me dépasse moi-même. Dans La Belle Décisive, J’ai enregistré un haïku japonais qu’on n’entend absolument pas, tellement l’écho est fort… C’est sur Alice. La Belle Décisive est une expression à sens multiples : l’amour, la guerre, la mort surtout et j’ai essayé de la conjurer par ce haïkaï… Je me méfie des correspondances trop naturelles; sur Insomnie de Catalogue nous avons fait la photo dans le Père-Lachaise : le producteur est mort, la jeune femme qui chantait s’est suicidée l’année d’après… Mon rapport au Japon est très mystérieux. En 1991/92, j’ai même adapté des haïku en français sans connaître un mot de japonais. Une amie japonaise de 70 ans, une originale spécialiste de la musique médiévale m’a demandé que j’adapte ses poèmes alors qu’elle-même ne parlait pas français et très peu anglais. Elle m’expliquait pendant des heures avec des mots, des gestes, des dessins ce qu’elle souhaitait exprimer. Cela a été publié au Japon, deux livres. Emouvant. Lorsque tu lis des livres érotiques en France, ce rapport à la culpabilité et au péché originel est toujours présent. Ça ne pousse pas à la libération de l’individu. La chair… la putréfaction. L’érotisme est régulièrement lié soit à l’innocence, soit à la subversion, soit au pied de nez divin, rarement au plaisir plaisir…

 

IMPROJAZZ : Toute une tradition littéraire, de Mallarmé (“La chair est triste hélas !’) à Bataille est restée là-dessus. Rien à voir avec Calaferte ou Henry Miller.

C’est ce qui me gêne dans les écrits de Georges Bataille, cette culpabilité par rapport au sexe. “Le Bleu du Ciel” est très mortifère, sordide par exemple… C’est une sexualité exacerbée, au-delà des tabous… On reste pourtant dans une perspective de transgression… Sordide ! Au Japon, je trouve que par rapport au corps, il y a une absence totale de vulgarité. Dans la manière dont ils parlent du corps, de l’amour physique, c’est quelque chose de réellement beau…

JFP : Si tu parles avec les japonaises, elles vont te parler du plaisir qui les élève. Elles cherchent le plaisir sans fin. Mango-Mango (avec Setsuko Chiba) est assez érotique… une espèce d’élévation… rien de religieux… Là-bas ils n’aiment pas les films érotiques de l’Ouest parce que l’on ne voit que l’homme : chez eux les films érotiques sont toujours tournés vers le plaisir de la femme et il s’agit de le montrer, d’où quelques fois quelques extravagances (bondage, pincements de seins…) pour prouver que l’émotion féminine n’est pas feinte. J’aime aussi les estampes. Les estampes érotiques d’Hokusai, par exemple… considéré comme un fou. Il fait partie pour les Japonais des grands peintres érotiques (plus connu chez nous pour la vague géante : le « Tsunami ». Voir illustration). Je pense qu’il y a deux moyens d’arrêter le temps, de l’immobiliser, c’est de faire de la musique et de faire l’amour, là on est dans un autre espace. D’improviser de la musique ou de faire l’amour (ou les deux à la fois). Ce sont des portes possibles sur d’autres espaces sans temps. Je crois que le musicien en concert est quelquefois médium, médiateur entre lui et l’autre. Mes meilleurs moments en concert sont ceux où je n’existe plus, où je regarde mes doigts jouer. Mais je me souviens à ces moments-là d’avoir été spectateur de moi-même. Cela peut paraître un peu « boubou » de dire cela mais je crois que parfois on est dans un état de pureté, disons de légèreté, pour ne devenir que transmetteur. Le musicien va au-delà de lui-même de temps en temps. Le problème reste de pouvoir trouver le moment parfait où tu es dans la réceptivité la meilleure avec le lieu, les gens, l’air, l’acoustique… Ces moments sont imprévisibles et intégraux.

 

IMPROJAZZ : Ce n’est pas loin d’une expérience de Satori. Artaud a parlé de phénomènes semblables… Miller parle de limer le mur…, Limer jusqu’à passer de l’autre côté… Dans Sexus, ce passage où il regarde une femme et tout d’un coup passe à travers, de l’autre côté de son visage…

JFP : Limer les murs c’est-à-dire faire l’amour aux murs ou à la terre, ça m’arrive de temps en temps, comme à tout le monde… Est-ce que ça peut abattre des murs ? Passe muraille par le sexe, oui, mais pas passer à travers l’autre. Pour cela, la masturbation est très efficace…

 

IMPROJAZZ : Pour continuer sur le voyage, l’Afrique… ?

JFP : Je n’ai jamais joué en Afrique. Il se passe avec l’Afrique ce qui s’est passé avec le Japon, et je ne veux aller en Afrique que pour jouer. J’ai enregistré avec Wasis Diop, un grand chanteur et guitariste sénégalais. J’ai enregistré avec différents musiciens éthiopiens… L’Afrique je n’en parle pas encore mais c’est déjà une grande aventure hors le continent…

 

IMPROJAZZ : Et la Belgique… ?

JFP : Un pays riche d’art et de musique. La culture belge est étrangement opposée à celle du Japon : souvent ubuesque et très religieuse, donc anarchiste et populaire, l’élitisme des surréalistes… Au Japon j’ai vu des gens vomir avec une dignité remarquable et une grande discrétion devant tout le monde. En Belgique, ce sont des grands buveurs de bière (comme au Japon) : ensuite ils vomissent dans une extase bruyante et orgasmique. J’aime cette folie belge, ce carrefour de fous du langage, de poètes ordinaires inoubliables, de peintres fantastiques; et puis tous ces carnavals — les Gilles de Binche dont je parlais tout à l’heure — sont une source de musiques, d’images qui me nourrissent toujours.

 

IMPROJAZZ : Tu as également joué avec Elliott Sharp ?

JFP : À l’époque je jouais avec Arto Lindsay. Pour Vandoeuvre, Arto n’était pas libre, mais m’a conseillé de demander à Elliott Sharp, que je connaissais un peu. Elliott a écouté certains de mes disques avant de venir jouer à Vandoeuvre… la première fois en France. Je l’ai retrouvé à Banlieue Bleues, en trio avec David Holmes (avec qui j’ai également joué en duo)…

 

IMPROJAZZ : “Marteau Rouge”, tu peux en parler un peu ?

JFP : Pour moi Marteau Rouge est dans la logique de No Man’s Land Les batteurs jouant comme Makoto sont rares (il vient d’enregistrer un disque avec Itaru Oki, Alan Silva). Marteau Rouge a joué à l’Espace Japon quelquefois avec des invités (Joe McPhee, Daunik Lazro, Itaru Oki, Wasis Diop)… Quant à Jean-Marc, je le connais depuis des années : Marteau Rouge c’est une histoire d’amitié (comme on aimerait en voir plus souvent dans le milieu).

 

 

IMPROJAZZ : J’ai trouvé plus obsédé que moi… ?

JFP : Obsédé du divan… Oui.

Entretien mitonné et réécrit par

Jean-François PAUVROS et Bertrand SERRA

 

 

Le théâtre et la poésie figurent parmi les territoires traversés par Jean-François Pauvros. Depuis 1993, Emmanuel Ostrovski, homme de paroles tissant des spectacles articulés autour de textes littéraires d’une force intacte, de leur présentation, pour nourrir une recherche politique ; Jean-François s’est joint à lui à plusieurs reprises pour ses projets sur Pasolini, Artaud, Juliet ou encore Goldman (même si ce projet n’a pas abouti pour des raisons de droits…).

 

J’ai commencé à travailler avec Jean-François pour le spectacle autour de Pasolini. Après une première étape (centrée sur la figure de Guido, assassiné en 1945 par des patriotes yougoslaves, un fantôme qui le hantera, une image récurrente dans toute son œuvre) au Centre Culturel Suisse, où l’idée du concert-spectacle se profilait déjà, Jean-François nous a rejoints. Jusqu’alors, un rock violent faisait office de musique (des passages des Pixies…), une bande-son écrabouillante et assez rude pour les spectateurs. Mon assistante et moi avons absorbé toute l’œuvre de Pasolini ; il en est sorti quelque chose de différent : deux grandes soirées d’improvisation… Pour ce projet, naïvement, je cherchais un guitariste rock qui aurait envoyé des sons violents ; une idée assez primaire. J’ai parlé de mon projet à une amie qui m’a conseillé d’en parler à Jean-François Pauvros, persuadée qu’il correspondrait à mes attentes. Nous nous sommes rencontrés à Campus : il dégoulinait de sueur, halluciné, sortant d’enregistrement… Nous nous sommes parlés à peine la minutes… Le coup de foudre… deux, trois questions, et l’affaire était conclue (Jean-François connaissait un peu Pier Paolo Pasolini).

 

Dans ce monde coupable, qui se contente d’acheter et de mépriser, le plus coupable, c’est moi, desséché par l’amertume.

Pier Paolo Pasolini.

 

Trois semaines avant la première représentation, il est venu chaque jour improviser quelques heures avec les comédiens, avec Pascal Bence l’ingénieur de Campus qui trafiquait les voix et le son de Jean-François, un vrai travail sur la matière sonore. Deux grandes soirées d’improvisation donc à partir de tout ce travail en amont. Nous avions éliminé l’idée de travailler sur la figure de Guido pour le centrer autour du nouveau fascisme : les Écrits Corsaires, quelques extraits des lettres luthériennes, quelques passages sur Salo (où il explique que ce film aborde surtout le monde néocapitaliste et pas le fascisme historique comme tout le monde le pensait) : parmi les textes les plus violents et les plus engagés de PPP grâce auxquels nous montrions en quoi Pasolini, véritable enragé, était un prophète du monde contemporain…

 

Je suis comme un chat brûlé vif, écrasé par le pneu d’un camion, pendu par des gosses à un figuier.

Pier Paolo Pasolini.

 

un projet un peu fourre-tout (des textes de Péguy et du prophète biblique Jérémie y étaient intégrés) où il s’agissait aussi pour chacun de parler en son nom de ce fascisme quotidien. Pendant les répétitions, chacun témoignait de ce qui l’avait scandalisé dans son quotidien… J’essayais de leur faire regarder le monde autrement et d’en témoigner…Dans les séances publiques nous avons gardé cela : certaines personnes venaient au micro et de manière très lapidaire racontaient… Jean-François déchaînait des sons d’une violence extrême parfois, très doux à d’autres moments, d’une présence extrême de toute manière… Ces textes avaient une résonance importante pour lui… Très proche de son travail et de sa vie surtout…

Nous n’avons jamais réussi à convaincre un producteur. Ce projet n’était pas vraiment gauche caviar, plutôt dérangeant, violent. Jean-François a essayé du côté de la scène musicale, improvisée, rock… Tout le monde trouvait ce projet génial, personne n’a voulu y mettre un kopeck… Plusieurs tentatives sérieuses (à la Cité U, au théâtre de la Bastille…) ont échoué… Ce projet est encore dans les tiroirs et régulièrement Jean-François me demande : « Alors le Pasolini, on le fait ? »

 

Je reviens à toi, comme un émigré

revient à son pays et le redécouvre :

J’ai fait fortune (dans l’intellect)

et je suis heureux ; tout comme

je l’étais, un temps rejeté de la norme.

 

Une rage noire de poésie au cœur

Une folle vieillesse d’adolescent

Autrefois ta joie se confondait

à la terreur, c’est vrai, et maintenant

presque à une autre joie

blême, desséchée, ma passion déçue.

 

Maintenant tu me fais vraiment peur,

parce que tu m’es vraiment proche, incluse

dans mon état de rage, de faim obscure

d’angoisse presque, de nouvelle créature

 

Pier Paolo Pasolini (Poèmes incivils : Fragment à la mort)

 

L’envie de continuer cette collaboration s’est tout de suite fait sentir… Pendant que nous tentions de produire PPP, nous avons monté le projet sur Artaud, à la campagne, en Normandie, dans un ancien pressoir. Juste une soirée, autour de la correspondance d’Artaud avec Jacques Rivière (alors directeur de la NRF - Gallimard et qui refusa un temps de publier Artaud, ne comprenant pas sa démarche). J’avais appelé Jean-François en lui disant : « Je te propose de venir le vendredi - veille du spectacle ­… Ne prends pas ta guitare, il n’y a pas d’électricité… Tu feras des sons avec ce que tu trouveras sur place… » Dans la mesure où nous faisions le spectacle au rez-de-chaussée, le grenier lui a servi de salle de musique… Faire ce qu’il veut mais uniquement avec des « trucs » présents sur place, des tas de saloperies traînaient… L’idée lui plaisait, même si elle l’angoissait un peu…

En arrivant, il a écouté ce que faisait Eric et Xavier, puis est rapidement monté dans sa salle de musique gratouiller, bricoler. Le lendemain, il a traficoté, s’est construit une guitare avec des fils de fer rouillés : il a tendu trois fils de fer. Une des plus belles choses qu’il ait jamais faites à mon avis ; il faisait des sons avec des tessons de bouteille, avec des morceaux de fer qui traînaient, il grattait sur ses immenses fils de guitare — plus de 20 mètres de long, avec de l’eau… C’était magique. Personne n’a réalisé qu’il y avait un musicien. Tous les spectateurs se demandaient d’où venaient ces bruits. J’avais demandé à Jean-François d’être discret, de feutrer ses pas afin qu’on ne les entende pas. Il marchait doucement, déambulait dans sa salle pieds nus et de temps en temps frappait ou grattait les cordes, ou jetait un objet afin de créer un son percutant… Extrêmement beau. Le public arrivait au crépuscule dans ce lieu abandonné mais habité de présences très fortes, éclairé par le soleil couchant puis par une ligne de 90 bougies… Un troisième acteur était caché dans une sorte de fosse ; au moment où les gens arrivaient, il hurlait des fragments de lettres de Rodez accompagné d’un bruit de percussion effroyable jeté par Jean-François… Une voix d’enfer, à glacer le sang. Les gens rentraient dans cet espace pétrifiés.

Puis pendant une demi-heure, Eric avançait du fond sur le devant de la scène, très lentement : une ambiance presque violente, presque traumatisante… cette voix du vieil Artaud puis celle du jeune Artaud… À ce moment, Jean-François commençait ses bruits… qui donnaient l’impression, le public ignorant sa présence, que le lieu était hanté. À la fin de la pièce, Eric lisait une lettre très émouvante de Rivière à Artaud où il lui écrit qu’il l’a compris, enfin. Eric se déshabillait lentement, traversant tout l’espace et, torse nu, lisait cette dernière lettre très calmement avant de s’effondrer, s’évanouissant quasiment… Une mort impressionnante. Le public était saisi. C’était un beau spectacle autour de la mort, sur le sacré.

 

Évidemment vous n’arrivez pas en général à une unité suffisante d’impression. Mais j’ai assez l’habitude de lire les manuscrits pour entrevoir que cette concentration de vos moyens vers un objet poétique simple ne vous est pas interdite par votre tempérament et qu’avec un peu de patience, même si ce ne doit être que par la simple élimination des images ou des traits divergents, vous arriverez à écrire des poèmes parfaitement cohérents et harmonieux.

(…) — Et la question à laquelle je voudrais avoir réponse est celle-ci : pensez-vous qu’on puisse reconnaître moins d’authenticité littéraire et de pouvoir d’action à un poème défectueux mais semé de beautés fortes qu’à un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur ?

 

Correspondance Jacques Rivière / Antonin Artaud (extraits)

 

Nous avons fait ensuite un spectacle sur Charles Juliet, un double monologue qui durait cinq heures, sur son dernier texte publié, Lambeaux. Dans le premier texte (de trois heures) travaillé par Eric Feldman, il s’adresse au « tu » à sa mère. « Tu es l’aîné » : le texte débute ainsi… Juliet n’a pas connu sa mère : elle est morte en asile psychiatrique en 43 — elle a fait partie de ce qu’on a appelé l’extermination douce, programme nazi et vichyste : extermination de tous les malades (en les laissant crever de faim) dans les hôpitaux psychiatriques français (10 000 victimes). Il a été très rapidement recueilli par une famille de paysans du village voisin, élevé, éduqué.

Le second texte est consacré à sa mère adoptive. Il parle au « tu », mais cette fois s’adresse à lui-même, explique de quelle manière il a réussi à écrire Lambeaux, à sortir de ce drame en soixante années, par l’écriture. Un texte qu’il a mis 20 ans à écrire, le détruisant, le retravaillant pour arriver à cette version.

Ce que j’avais demandé à Jean-François différait vraiment des projets précédents. La première fois que nous travaillions avec lui en son absence : une musique sur bande, évidemment non improvisée. Il avait lu des fragments de texte (à peine à mon avis mais on se connaissait déjà bien). Il avait déjà travaillé avec Eric et Xavier, connaissait bien leurs voix, savait que tout se déroulait dans un petit espace. Le spectacle reposait sur le récit, le son et la musique ne devaient donc pas interférer dans le déroulement du texte.

À Campus, en une journée, il a improvisé en continu les deux bandes son. Il a simplement demandé auparavant aux acteurs de lire quelques fragments de leur texte. La musique n’a jamais été retouchée. Etonnant. Très beau et très doux, vraiment lointain. Les acteurs ont d’abord eu une certaine difficulté à s’adapter au son, la musique devenant peu à peu indispensable. Leur enlever aurait provoqué leur écroulement, au moins chez Eric seul en scène durant trois heures, immobile. Un travail difficile. Le son le tenait beaucoup ; grâce à cette musique, il avait lentement créé des repères, mobiles mais qui restaient des balises très sûres… Un véritable soutien sonore, actif… Et en même temps il voyageait dans le texte, dans le son, sans repère précis… Ce n’était pas minuté, tantôt 3 h 15, tantôt 2h 45 en fonction des soirs.

Le deuxième texte était dit par Xavier Lemarchand. Jean-François aime particulièrement la voix de Xavier. Il est jeune, mais possède une voix déjà abîmée, de grand fumeur, très belle cependant — une voix de basse voilée. Jean-François aime sa matière sonore — Xavier s’impose sur le timbre et la qualité de voix…

Nous avons travaillé dernièrement sur le livre de Goldman Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France… Ce projet n’a pas abouti : la famille oppose un veto total pour les droits; elle cherche à ce que Goldman tombe dans l’oubli, comme s’il était la honte de la famille… Aucune négociation n’est possible… Notre travail ensemble me plaît pour cette grande liberté, ces possibilités de voyager ensemble, de se trouver. Il est un des rares musiciens qui osent se plonger à chaque fois dans une création vivante, excluant toujours le figé… quelque chose de très fluide, toujours dans un flux vital. Sa musique est reliée à ce qui m’intéresse, des choses extrêmement primitives, essentielles, premières, sacrées donc… Voilà : il fait une musique sacrée parce que reliée à de l’essentiel - ce que nous ne sommes plus tellement aujourd’hui. Il a une façon très physique d’être présent à ce qu’il fait, tout à fait comme un acteur, dans un mouvement toujours extrêmement fluide ; il ne porte pas de rétentions en lui, n’a pas ces concrétions de sédentaire, la vie passe continuellement… Sa manière de se déplacer en jouant est la parfaite expression de cela… Jamais figé. Pour cette raison, il reste sans âge. Étonnant. Il voyage dans sa vie de cette manière, sans pouvoir être fixé dans une génération… Traverse le temps… Je me sens assez proche de lui dans cette manière de traverser les espaces et de les habiter. Je ne souhaite jamais d’espace fixe de travail, les abandonnant à la fin de chaque travail. De manière passagère, comme la vie… De la même façon je ne garde jamais un enregistrement. La mort…

J’aime écouter Jean-François dans le travail. Je trouve ses disques par contre un peu trop figés. Sa grande angoisse, notamment sur Pasolini où nous travaillions de grandes sections improvisées de 3 ou 4 heures, était de refaire la même chose le lendemain… L’arrêt le paralyse. Nous travaillions différemment chaque soir : c’est ce que j’aime au théâtre… D’une certaine manière j’improvise également… L’acteur au cours du travail, comme l’improvisateur en musique doit trouver un chemin, un balisage intérieur qu’il va suivre — il doit avoir des appuis sinon il est totalement aspiré par le chaos, aller au fond de lui-même et enrichir toujours plus son aventure intérieure.

 

Tes yeux. Immenses. Ton regard doux et patient où brûle ce feu qui te consume. Où sans relâche la nuit meurtrit ta lumière. Dans "âtre, le feu qui ronfle, et toi appuyée de l’épaule contre le manteau de la cheminée. À tes pieds, ce chien au regard vif et si souvent levé vers toi. Dehors, la neige et la brume. Le cauchemar des hivers. De leur nuit interminable. La route impraticable et fréquemment tu songes à un départ, une vie autre, à l’infini des chemins. Ta morne existence dans ce village. Ta solitude. () Toute fuite est vaine tu le sais (…) Au fond de toi, cette plainte, ce cri rauque qui est allé s’amplifiant mais que tu réprimais, refusais, niais, et qui au fil des jours, au fil des ans a fini par t’étouffer. La nuit interminable des hivers. Tu sombrais, te laissais vaincre. (…) Tu n’aurais pas osé le reconnaître mais à maintes reprises il est certain que l’immense et l’amour ont déferlé sur tes terres. Puis comme un coup qui t’aurait brisé la nuque, ce brutal retour au quotidien, à la solitude, à la nuit qui n’en finissait pas. Effondrée, hagarde. Incapable de reprendre pied.

Te ressusciter. Te recréer. Te dire au fil des ans et des hivers avec cette lumière qui te portait, puis qui un jour, pour ton malheur et le mien s’est déchirée.

 

Charles JULIET, extraits de Lambeaux (p 5), POL, 1995

 


 

Bloc-notes sous forme d’abécédaire

 

Aborder le chemin de Jean-François Pauvros en égrenant une à une les lettres de son alphabet musical; comme des fragments qui peu à peu dessinent un imaginaire… Une cartographie épousant les lignes d’énergie des singularités pauvrosiennes, qui multiplie les connexions et les entrées possibles. À plat tel un rhizome : image anarchiste de la pensée où la liberté (libertaire pas républicaine) contredit tous les mots d’ordre, la globalité totalitaire. La seule cohérence à ces mouvances restant la seule essentielle : l’inimitable geste, la démarche singulière de Jean-François Pauvros, artiste résistant. Un abécédaire comme un bloc-notes.

 

A comme Anarchie/Amour

 

Amour et Anarchie indissociables. Un couple qui traverse sa vie et sa musique… Jean-François est à mon avis un des derniers romantiques, un des rares à savoir mélanger en harmonie la violence des sons, des corps à une tendresse amoureuse, mélodique… Une sobriété liée à une douceur câline.

De manifs de soutien aux sans papiers jusqu’à la lutte acharnée pour ne pas fermer Campus (ils ont finalement gain de cause), de calcinations musicales (Catalogue) en nomadisme invétéré, Pauvros est désormais fiché comme agitateur patenté, dans tous les cas rebelle à l’Etat sous tous ses avatars… Une existence-résistance…

« Durruti : Une autre version de cette mélodie existe, Pressentiment sur La Belle Décisive. Mes parents n’ont jamais voulu aller en Espagne Franco encore vivant. Je me suis souvent dit qu’un jour je mettrais une mitraillette dans ma guitare pour descendre des mecs comme Franco… Aujourd’hui il y en a beaucoup à descendre.. même une housse de guitare ne suffirait pas pour mettre toutes mes mitraillettes… Durruti est un projet important pour moi… Sur la mémoire, la mémoire des oubliés… et le sentiment. Pour cette raison l’autre version s’appelle Pressentiment. ».

 

 

ROMANCES POL Y SONNES…

 

Ubu et la Merdre inaugure ln Poly Sons : Tom Cora & Hans Reichel The pinging-machine, Guigou Chenevier Ubu Parle en dormant, Pierre Bastien and the Mecanium La philanthropie d’Ubu, Costes Cacasphère illustrent chacun à sa manière l’univers pataphysique de Jarry et sa marionnette ubuesque… et surtout d’entrée de jeu contribue à bâtir l’identité de ce label inattendu et artisanal. Denis Tagu ne cesse de préférer l’art brut aux arts culturels (Dubuffet), libertaire dans ce souci d’échapper aux conditionnements, aux territoires cadastrées dans son coin, titillant l’inventivité d’artisans sonores comme Pierre Bastien ou Guigou Chenevier…

Jean-François Pauvros, adepte du contre-pied et de l’humour noir, intègre cette compilation avec La chanson du cure-dent, un hommage à l’ultime requête d’Alfred Jarry et un pied de nez au titre du disque (La merdre est le premier mot du Père Ubu dans la pièce Ubu roi) : une berceuse ch’timi Dors mon p’tit quinquin volée et interprétée à sa manière pour un passage vers le Grand Sommeil… Il exprime là, ainsi que tout dernièrement dans une reprise de Mon Homme (de Mistinguett, sortie prochaine chez Rectangle) et ailleurs (sur La Belle Décisive par exemple : Le Pont Mirabeau, chipé à G. Apollinaire) une propension à la transformation de matériaux textuels détournés, réappropriés et personnalisés… Des mélodies de guitare étirées, entêtantes devancent un tempo doucement cymbalé, un rythme simple et balloche, doublent une voix fatiguée et grave, éraillée et voilée, à la Tom Waits (merci Stéphane)… quelque chose du blues en prime…

Mêlée à d’autres facettes de son monde intérieur, nous retrouvons ces bribes de romances dans La Belle Décisive : tout simplement l’essence même de son intimité musicale, à l’aune de sa sensibilité à fleur de peau et de son âme de poète.

Pauvros arpente dans ses solitudes l’espace intérieur du monde, une sorte de dehors où l’invisible et l’étrangeté se présentent : c’est une manière de stopper ]e monde pour accéder à l’Autre côté… à la Nuit et ses bruissements… et à l’inspiration, parole errante de ses insomnies, qui borde la richesse infinie de l’expérience poétique et nous déporte dans un autre temps : celui où les rêves chassent le sommeil… Denis Tagu m’avait demandé un album construit librement sur le thème d’Alice, de l’autre côté du miroir ; j’ai préféré bosser seul, dans les différents appartements (rue Saint-Bernard, rue Mathis, rue Danrémont…) que j’ai occupés à cette époque. C’est à ce moment-là qu’une de mes amies, qui était danseuse au Crazy Horse, s’est suicidée — c’était une fille qui vivait dans une déconnexion complète entre l’exposition de son corps et sa recherche naïve de l’amour total. Le thème initial a été à la fois nourri et dépassé par cet événement, la musique a pris cette coloration plus intime, minimale. C’est un disque qui m’a pris la tête, dans le bon sens du terme. (…) Mais le meilleur moyen d’être tranquille, c’est quand même de faire ses petites musiques à soi. La musique a toujours été pour moi comme un bloc-notes. (les Inrocks, Août 1997)

Un carnet d’instants irréels… S’il a travaillé longuement sur le graphisme de la pochette (certaines étaient des photos de femmes nues, dans des positions incitatives… concrétisé plus tard sur Marteau Rouge), c’est pour y réunir toutes les sensations du contenu musical : une silhouette (l’allure dégingandée et courbée du guitariste ?) en chemin au fond d’un paysage de rase campagne… L’échappée belle ? La mort qui rôde ? La Belle Décisive peut tout aussi bien être la guerre, l’amour, la femme… Cette pochette ouvre d’emblée les portes de la poétique pauvrosienne : une intimité où l’indicible fraye avec l’inattendu… Une intimité où les ritournelles déroulent leurs plis à l’infini, revenant inlassablement — Anneau par Anneau renvoyant à Lycanthropique — (enfouies dans l’improvisation, on déterre toujours nos mêmes ritournelles qui reviennent comme des chansons de l’enfance) ; une sinusoïde mélancolique, des ondulations comme des lignes de fuite traînantes, en zigzag pour s’infiltrer jusqu’à l’intérieur de nos nuits rêvées… Ces impressions comme des fragments forment une unité traversée d’énergies en mouvement, d’intensités désespérées, de bouts d’espace insolites (Couloir humanitaire comme un tunnel qui nous aspire vers un absolu lumineux — voir les expériences de NDE), de Pressentiment (reprise plus tard sur Durruti, tout comme Alice apparaît également sur Le corps est un menteur…) ; de parenthèses où le Singulier est dévoilé, dans toute sa clarté, d’accélérations folles ou de bourdonnements comme une manière d’exorcisme…

Ses multiplicités en acte resteront marquées de cette fragilité du geste d’un guitariste sondant dans ses déambulations félines (il joue comme il marche : à pas feutrés, proche de l’imperceptible..) son Féminin (une mise en sons d’un poème de Jean Seberg magnifique…) et ses intérieurs tourmentés…

Un Rock Bottom fin de siècle à écouter la nuit. Sans conteste.

[BS]

 

B comme Berrocal

 

« Je ne me considère pas comme un trompettiste mais plutôt comme quelqu’un qui essaye d’être en musique avec les autres. Rien n ‘est figé. Quant à l’improvisation, je m’emploie à la pratiquer comme un geste, un acting out »

lmprojazz N°27, propos recueillis par Michel Lecame

 

Ex duettiste de Vince Taylor, L’ami Berrocal est un oiseau de nuit, un iconoclaste patenté, un immense provocateur (Léo) par la richesse de son univers paramusical (figures scéniques déchirées et brutales, sexuelles…). Totalement azimuté.

 

 

 

C comme Coeurps / Corps

 

Coeurps est le dialogue musical tissé entre corps et sons par Jean-François Pauvros et Anne Dreyfus :

« Le risque est violence…le geste et le son troublent l’ordre… Touchez un corps…tirez les cordes…Danser sur la corde raide… Improviser, c’est lutter contre la bêtise, la sienne et celle des autres » (extrait du dossier de presse).

« Coeurps : ce duo a eu plusieurs noms. Je souhaitais vraiment faire de l’impro dans ce domaine bien avant de rencontrer Rhys Chatham, un des grands initiateurs de ce genre avec Carol Ermitage, une grande chorégraphe. Le premier duo qui m’a séduit (sans l’avoir vu d’ailleurs) est celui de Barre Phillips avec Carolyn Carlson… Barre m’en avait parlé… Coeurps fonctionne très bien. Nous avons agrandi une fois ce duo en invitant ltaru Oki, un trompettiste japonais. Mais j’aime le fait qu’il n y ait que deux corps. Pour moi celui qui joue est aussi danseur… Sur scène je ne danse pas mais j’occupe l’espace en bougeant ; un homme et une femme, l’idéal. Anne et moi ne nous touchons jamais, une sorte de mystère.

J’ai longtemps voulu jouer de la guitare avec son corps. une sorte d’étreinte musicale… Je l’ai fait avec une strip­teaseuse; quelque chose de très chatoyant (voir photo). Ce désir est plus sadique, de l’ordre d’une déviation personnelle. J’ai mis du temps à trouver une femme désireuse de se servir de son corps avec plaisir, s’exprimer en se frottant à ma guitare…»

Jean-François Pauvros

« Me demanderas-tu mort décharné de renoncer à cette passion désespérée d'être au monde ? … »

Pier Paolo Pasolini

 

 

D comme Dreyfus / Danse

 

Jean-François Pauvros excelle à multiplier les genres d’expression : son travail au sein de la danse a commencé au début des années 90. Son désir d’improviser s’est concrétisé par ses rencontres avec Wasaki Iwana, un danseur butò (le butò est une forme de ballet qui veut par son expression tragique être l’écho — mort apocalyptique — des catastrophes qui ont frappées le Japon — les deux bombes atomiques : malgré une lenteur d’exécution typique de la tradition nô, le but refuse l’esthétique du passé. Ashikawa Yoko — La danse des Ténèbres — et Oono Kazuo sont parmi les précurseurs du genre. On se souvient également des improvisations épurées de Steve Lacy et Shiro Daïmon… Des rencontres sous le signe de l’improvisation totale, à l’Espace Japon, au Dunois, en Allemagne pour une tournée) et surtout son travail avec Anne Dreyfus, entre érotisme et politique, une symbiose audacieuse (tant au niveau musicale que chorégraphique) de gestes aériens, de mouvements fugitifs et d’une énergie première.

 

« Le corps lierre d’Anne Dreyfus s’attache au tronc déraciné et noueux comme le lien insaisissable de la danse et de la musique »

(TelexDanse, Mars 1995).

 

Le Corps est un menteur, Divine Fois 4, Mouvement d’Arrêter (voir chronique des disques), le Grand Amour sont. entre autres les nombreux jalons posés au cours de leur collaboration.

 

« Je ne peux jouer qu’avec des musiciens inquiets, fébriles et amoureux »

Jean-François Pauvros

 

Les débuts professionnels d’Anne Dreyfus se font à 18 ans dans la compagnie Peter Goss. Dès 1982, après un passage à New ­York. elle présente ses premières créations chorégraphiques à Paris ; ce sont les débuts de sa compagnie.

Le lyrisme presque romantique des premières chorégraphies a fait place. au cours des dernières années, à une vision plus abstraite, plus radicale et plus violente du corps (extraits de la biographie écrite dans Les Saisons de la Danse, 1995)

La collaboration avec Anne Dreyfus débute en 1992, en duo : Postiche and Love. Ils n’ont cessé depuis d’embras(s)er leurs univers. les mêlant par des chorégraphies sensuelles et charnelles ; une poétique et une politique du corps pour explorer ses mécanismes, son désir et ses simulacres…

 

Le Corps est-il un menteur ?

Envisagé de l’extérieur, il parait enseveli sous des couches de signes, happé par l’œil social (la présence des 99 danseurs représentant la foule dès l’ouverture du ballet l’illustre bien); des signes en réponse aux mots d’ordre de la Machine, qui le fixent, le tyrannisent, l’emprisonnent… Ces codes artificiels de la séduction se traduisent en images comme des hologrammes étouffant une forêt de sensations et de désirs, cachant des lignes d’énergie rebelles à la représentation du corps.

Une fois décapé de ces strates apparaît la pureté du corps. Redeviennent naturels sa respiration, son mouvement…

Anne Dreyfus met en scène une consumation. où les corps se rencontrent. se brûlent, s’aiment, vivent hors des images totalisantes et tyranniques… Une consumation active, vivante, immanente, rebelle, à la place de la consommation : Le Corps est un menteur dénonce ces signes politiques qui surcodent. freinent le corps et décompose les différents figures de la pratique physique, du geste du faucheur à celui du lutteur, du sportif… Le mouvement décomposé dans une démarche sculpturale…

Si la chorégraphe détruit la linéarité du discours pour explorer l’espace créatif à plat dans l’horizontalité même de l’espace, c’est pour proposer une autre éthique de la relation à l’autre et à soi­ même, une autre ergonomie du corps… Entre Apollon et Dionysos, à la limite des gestes classiques, elle échappe au formalisme pétrifiant : le danseur garde son statut de sujet, l’être son centre de gravité naturelle.

Chez Anne Dreyfus, la valeur qui relie tous ces fils éparses est l’Amour. Elle redonne une charge émotionnelle, sensuelle, érotique au corps, dans cette manière paroxystique et sans surplomb qui déglingue les mécanismes formels de la danse, et les réglementations corporelles. Elle déjoue encore une fois, ­cette fois-ci celles de la pornographie qui réifie le corps — en introduisant de l’altérité dans le corps à corps, qui devient une rencontre, métamorphosant et animant les deux corps, dessinant les lignes de vie d’un espace amoureux — les approches, la séduction sous toutes ses formes, les signes de la différence sexuelle. le plaisir, l’orgasme… Exprimé par des gestes aériens et fugitifs. elle réveille à chaque fois un érotisme fin et délicat, entre terre et ciel, reléguant aux oubliettes les incarnations de l’aliénation. Le corps, déréglementé, se meut alors en toute liberté.

Si Le Corps est un menteur décomposait le mouvement sous tous ses avatars dénonçait la tyrannie de ses images. affirmant par la présence d’un danseur obèse la vérité intrinsèque du corps — Divine Fois 4 rend compte des forces de positions du corps dans l’espace : une thématique sexuelle explicite enracinée par une chorégraphie et un décor épurés. Les parallélépipèdes rectangle en fer montés sur roues servent à la fois de cage, de maison, de passage. de boîte, de prison, bref, ils déterminent l’espace dans lequel le corps pourrait ou devrait être chez lui. Mais il n’en est rien. Le corps de ces quatre femmes, le corps urbain de la fin du XXème siècle ne peut tenir enfermé dans ces boîtes et c’est même contre elles qu’il se révolte ou plutôt se révèle… » (in Les Saisons de La Danse)

La présence de ces cages, multifonctionnelles, permet de créer un espace découpé par de nombreuses dichotomies explorées sans symétrie (et avec finesse) en évitant le manichéisme qui immobilise : intérieur/extérieur, liberté/prison, maison/monde… L’important est l’entre-deux, la frontière franchie, la femme se libère et explore la sensualité de son corps. Un jeu sur le mode du Masculin/Féminin commence alors : les femmes sont à l’honneur de ce ballet qui explore leur séduction, leur désir; l’homme, l’autre du désir féminin, voyeur, derrière un grillage. ou perché sur une échelle, est là pour donner sens à ce jeu … C’est un érotisme qui avive les feux du corps. aiguise les sens… Et encore une fois l’Obscurité… — ambiance de loup-garou. voix fantomatiques, lune bleue… Cette puissance d’étrangeté rapprochent dangereusement ces deux forces chtoniennes. Eros et Thanatos… Cette ouverture sur la Nuit évoque une force carnassière, peut-être bien, inexorablement celles de Maldoror…

Et si à un moment les voiles du vent, de la Nuit. de l’orgasme, de l’amour se gonflent, c’est pour un hommage des éléments divins à ce corps à corps torride de la danseuse et de l’homme descendu de son échelle, toujours passif, tous deux baignés par le surnaturel.

Jean-François Pauvros enveloppe les corps de torrents sonores ou de volutes douces : dans cet espace s’épousent les nerfs, muscles, peau des danseurs et les syncopes, mélodies, chants sacrés du guitariste. Des spectacles articulée à la jonction même des propositions musicales et des réponses corporelles des danseurs. Autant les films se suffisent parfois d’un soutien discret, autant. pour créer ces espaces insolites, la musique est indispensable : les danseurs. immergés par les sons, explorent alors autrement les ressorts et les articulations même du corps… Nappes sonores incantatoires, lignes de sons agressives, lignes d’énergie brute, stridences, tournoiement, bourdonnement, flux et flots sonores. crescendo obsessionnel, climats surnaturels sont autant de moyens utilisés par Jean-François Pauvros (renforcés du son tendu et dense de Rico Rodriguez et des expirations inspirées et lyriques de Beñat Achiary) pour mener les chorégraphies pensées par Anne Dreyfus : un duo alchimique ; une poétique de l’espace pour un corps poétique, construite à vif et à vie dans ces instants de grâce donnés par l’improvisation.

 

 

CHORÉGRAPHIES Anne Dreyfus/Jean-François Pauvros

 

Postiche and Love

Duo (20’) novembre 1991 au théâtre Dunois.

 

Divine Fois 4

4 danseuses + 1 acteur (30’). Avril 1992 au théâtre Romain Rolland de Villejuif.

 

Mouvement d’Arrêter

4 danseurs + 1 acteur (16’). Décembre 1992 au festival de Cagliari.

 

Duo n°1 version été

Duo, (20’) Juillet 1993 à l’Institut Culturel Italien dans le cadre du colloque "La Chair de Psyché".

Duo n°1 version hiver.

Duo, (20’) Décembre 1993 à la salle Georges Brassens de Villiers s/ Marne.

 

Le Corps est un menteur

Evénement chorégraphique pour 99 humains et 1 chœur, 10 danseurs + 99 amateurs issus de diverses associations de la ville (Sport et danse) + 1 chorale (60’). Mars 1994 au théâtre Romain Rolland de Villejuif.

 

E comme Eros.

Prégnant ? Revendiqué et sans culpabilité et loin de l’érotisme de supermarché ou du chatouillement épidermique liée à la consommation : un thème récurent pour quelques traces éparses : ébauche de pochettes de La Belle Décisive, textes de Chiba, participation à la Bite Generation Festival à Nantes en Mai 1997, le travail avec Anne Dreyfus, les corps à corps avec une strip-teaseuse, lecture de textes (de Calaferte à Chodolenko), la pochette de Marteau Rouge (quel cul ! Mais quel cul !!!), des estampes (voir celle d’Hokusai : La Pieuvre et la Femme).

L’Eros surgit à ce point précis où le corps n’est plus donné comme objet, où la recherche du plaisir nargue la mort (Eros et Thanatos en tête à tête…). Une puissance subversive, contre la technique qui réduit le corps à une mécanique. L’érotisme où le sexe se déprend de la culpabilité, où de transgressif, il devient naturel : « quelque chose d’une force intacte » (Calaferte). Une érotique comme une poétique, comme chant du corps, la danse et la musique comme prise de corps. Un désir libertin de libertaire.

 

CARESSES & GUITARES

 

Musicien multiforme, adepte de croisements pour le moins épicés, Jean-François Pauvros vient de rajouter un épisode particulièrement sexy à une carrière pourtant gonflée. C’est avec Setsuko Chiba, poétesse japonaise ayant manifestement pété un joint, que se déchaîne ce dangereux maniaque de la guitare électrique. Rappelons que le redoutable Pauvros n‘hésite pas à jouer de son instrument en le cognant contre les murs, en le grattant avec un archet ou en le maltraitant avec un micro-plectre en forme de phallus du plus charmant effet… Un géotrouvetout de la musique que l’on supposerait bien atteint de priapisme mais qui ne l’avait jamais confirmé comme cette fois, La friponne jouit en direct et, à l’écoute de l’accompagnement, il est vraisemblable que ce soit aussi sous la caresse musicale. Pour les âmes raffinées, s’impose un petit détour par le livret, où, pudiquement voilées de dentelles, quelques anatomies distillent des rotondités pour le moins ambiguës. La lecture des traditions des textes japonais vaut confirmation : « J’ai lié ses membres fragiles avec line corde de soie et l’ai pendue au plafond, j’ai laissé son corps sans épines fouetté par le vent. » 

Le raffinement musical pour se mettre du sexe plein les oreilles. Mango Mango go.

 

JB pour D (comme Domina) Magazine (n°9, p 13)

 

 

 

F comme Filmographie

Jean-François Pauvros a composé (parfois improvisé) la musique de films. Outre Entrée de Secours, M. comme Solitude et Vie mode d’Emploi réalisés pour France 3 par J. de Missoltz, il a essentiellement collaboré dans ce domaine avec deux réalisateurs, radicalement différents dans leur démarche et leur approche : Guy Girard et Pierre Coulibœuf.

 

Filmographie 1 : Guy Girard

 

Guy Girard a rencontré Berrocal et Pauvros vers 1975. à un moment où il collaborait à Jazz Magazine, évoluant dans une certaine mesure dans le milieu improvisé français… Son approche de la musique est celle d’un réalisateur : son souhait le plus cher serait de ne faire que des films musicaux. Il ne s’agit plus de filmer des gus en concert (souvent très chiant) mais bien dans une démarche active d’opérer une rencontre entre la musique et l’image : une réalisation. Leurs parcours depuis 1975 sont en quelque sorte parallèles, sans jamais s’éloigner. Leur collaboration a enfanté plusieurs films, certains produits, d’autres sont des essais, d’autres encore sont des bouts de films…

INNOVA HOTEL: un délire manière Catalogue où Jean­-François improvise dans un hall d’hôtel, utilisant une canette de bière pour gratter son manche de guitare… Confidentiel !

Sept solos, (14’), produit par l’INA en 1984, est articulé autour de Marmaduke de Charlie Parker. Il a été tourné dans un appartement loué pour l’occasion. Sept musiciens — Siegfried Kessler, Joëlle Léandre, Jean-François Pauvros, Louis Sclavis, Jac Berrocal, Annick Nozati et Daunik Lazro — interviennent tour à tour en improvisant sur ce thème de Charlie Parker…

En attendant la vague, un film sur le surf. Un film ironique (vraiment pas premier degré…) sur le surf et les stéréotypes du surf (foutage de gueule réussi!) tourné à Hossegor, près de Biarritz. Une commande pour laquelle Girard demande à Pauvros une musique de genre : une version toute personnelle d’un classique de surf « Pipe-Line », chansonnettes musicales rythmées, variétés décodées (country californienne, kitsch…), décalées par une injection non homéopathique d’ironie et d’humour, à la mesure du ton du film…

Le premier film sur Catalogue vers 1982/83 : une cloche de campagne ouvre la séquence, inaugurant un ralenti somptueux qui nous projette à l’intérieur même des molécules sonores (de l’autre côté du son), dans le rêve (de l’autre côté de la conscience). Caméra tournoyante, gros plan des doigts (infiniment fins et longs) de Pauvros dansant sur le manche (toujours de guitare !), mouvements décomposés de Berrocal en transe, accélération sonore pour revenir peu à peu à un rythme d’écoute normal… Un voyage temporel magnifique…

Le Pli. Pour Arte. Ce que Guy Girard a fait de plus beau. Un film poétique : plis de l’âme, plis des vagues, anamorphose : variations sur le thème du Pli. Une mise en scène personnelle (de multiples artistes interviennent : de Leslie Kaplan qui a écrit un texte d’une beauté saisissante, Agnès Lévy, John Stewart le photographe, texte de Michaux sur le pli (ou d’Hugo : L’œil égaré dans les plis de l’obéissance du vent), Issaï Miyake… des invités choisis pour leurs affinités communes) pour une construction comme une charade. La musique est de Berrocal. Il improvise en compagnie de Pauvros à plusieurs reprises, notamment sur une séance d’habillage mode : réverbération du son, onirisme et trompette lointains, échos d’une guitare déchirante, temps martelé presque obsessionnel. Une re­présentation du corps (ici il est bien un menteur…) détournée de son usage habituel, pour rester dans le plaisir… Le film finit sur une séquence d’éruption volcanique (en Islande) au ralenti… Les plis de lave, de croûte, de feu… Innommable.

Un autre film sur Catalogue où pour l’occasion Guy Girard a reformé le groupe : Catalogue dans sa plus belle forme : dans une position particulière, Pauvros branlant sa guitare sur le torse de Berrocal, lui-même à quatre pattes, une chapka russe ne cachant point sa nudité… La folie ravageuse de Berrocal, sa démence est saisie par la caméra ; elle joue sous la tutelle de Girard comme un musicien dans le groupe : c’est une plongée dans la musique là où d’autres se contentent de capter. Celte action filmique produit un certain malaise de fatigue, due également à la violence scénique des musiciens. « Quelque chose comme une magie sexuelle » (Berrocal)

Campus et la poule rousse. Ou Campus ne fermera pas. Le titre n’est pas encore fixé. Un film autour du studio Campus que Jean-François préside depuis quelques années. Une création festive, des musiciens amis invités, où tous les genres se mélangent (ritournelles folkloriques — Mon amant de la Saint Jean, Gainsbourg -, Wasis Diop en duo avec Pauvros, Bagout un groupe de raggamuffin, Makoto Sato en solo de mailloches…) : une fête qui a fait l’objet d’un film, révélateur de l’état d’esprit de ce lieu, ouvert, libre et en dehors de la machine-capital. Une sorte d’autogestion : après maints et maints combats avec les ministères, les locaux viennent d’être rachetés par l’association… À suivre donc… Bientôt dans ces colonnes…

 

Filmographie 2 : Pierre Coulibœuf

 

Son travail avec Pierre Couliboeuf est tout différent du précédent : centré autour de l’art. Quatre films jalonnent leur collaboration. Dans l’ordre chronologique :

Une série de trois courts-métrages consacrés à Pierre Klossowski, peintre et écrivain (auteur notamment de Roberte ce soir et Nietzsche et le cercle vicieux) : Klossowski, peintre exorciste, le Gai Savoir de Valerio Adami puis Divertissement à la maison de Balzac avec la participation de Michel Butor (et celle de Nick Carver, saxos soprano et baryton, pour la musique). Musique : notes roulées et ritournelles mineures au piano, accents baroques à l’archet (violoncelle ou guitare ?), nappe bruissante, envahissante, obsédante, dans cette manière de faire émerger un fond sonore qui s’infiltre au cœur du film. Une étrangeté finale propre à souligner la force déstabilisatrice de ces peintures.

La Chambre des Muses, un moyen métrage (25’ environ) autour de la Villa Médicis. Présence sacrée (à l’orgue) et immémoriale, à la mesure du lieu.

PAB l’enchanteur avec le poète Pierre-André Benoît (28’ environ), éditeur-imprimeur, écrivain et peintre, ami de Dubuffet, Char, Picasso, Braque… Au piano, notes nettement détachées et timbre grave.

Pour ces trois films l’intervention de Jean-François est restée succincte. Pour le dernier, c’est de l’Art, son implication est toute autre : il bannit l’illustration en créant line ligne parallèle, comme un autre discours superposé aux paroles du peintre intervenant. Il réussit à transposer la posture originelle du peintre devant le tableau à travers la musique : sur les Nymphéas de Monet, il traduit cette lenteur de l’impression, ranime les vibrations de la toile. Une intensité pure et lente comme une présence lointaine, en harmonie avec la vitesse d’impact des Nymphéas (qui n’est pas la même qu’un tableau de Bacon…). Pour aborder l’univers de Kurt Schwitters, dur, coupant, il brise, percute : cordes cognées comme du métal heurté, bris de verre comme des lames, frottements…

L’autoportrait voit flotter des bulles d’énergie en flottement, sent une transpiration circulaire, à la manière des couleurs de Soutine. Collage de rondeurs sonores, succession de sons jetés dans ce mouvement de tache du peintre, un chant des oiseaux (flûte) pour traduire le devenir enfant de Picasso…

Si le guitariste mime cette attitude de concentration créative de l’artiste devant sa toile (fragilité du geste), recrée cette mobilité intérieure presque imperceptible (silencieuse ?) à certains moments, il évite également l’accès en ligne droite (illustration donc) aux peintures : des respirations, ponctuations comme une sorte de cadre au tableau, qu’il illumine, enveloppe dans des volutes sonores aptes à faire émerger les couleurs et les formes. En se mettant à l’unisson de la sensibilité de chaque peintre, il aide à la lecture et à la compréhension de ces tableaux…

 

 

G comme Guitare

 

Pauvros commence la guitare à 20 ans. Pas de solfège, pas de formation : au large des écoles. Charlie Christian et Lightnin’ Hopkins d’abord, Hendrix, Townsend (inspiration rythmique pour les accords et les harmoniques), Jerry Garcia, le guitariste du Grateful Dead, Bailey peut-être, et le rock « Je me suis toujours senti  proche du rock, de son énergie, de son côté rentre ­dedans, physique, sexuel » (Les Inrocks).

Il improvise et dès le début détourne la fonction de l’instrument : parasites sonores, improvisations bruitistes, archet, assemblages hétéroclites… Il déplace le territoire d’expression de l’instrument (jusque là surtout enraciné dans le rock) au même titre que des guitaristes comme Fred Frith, Sonny Sharrock, Elliott Sharp ou Arto Lindsay). Caresses à l’archet, une technique personnelle de doigté (?) et d’harmoniques, diversité d’utilisation des guitares (basse, bottleneck dans Le Corps est un menteur, acoustique) sont autant de voies pour créer une ligne artistique qui ne soit pas droite mais un archipel d’outils et bricoles (sans pédale s’il vous plaît) aptes à exprimer tous les possibles.

Différentes expressions :

1)     Saturation sonore proche du rock, du trash, une énergie violente.

2)     Utilisation de motifs répétés, lancinants et obsessionnels pour évoquer le surnaturel et l’irréel (La Belle Décisive)

3)     Sons ciselés, en lambeaux, comme un collage sonore minimaliste (Mango Mango)

4)     Des mélodies simplifiées et épurées pour une poésie constante du son (La Belle Décisive).

5)     Des ritournelles chantonnées, mais étrangement déformées (Ubu et Mon Homme)

6)     Cette façon d’accompagner sans Illustrer en jouant en opposition (Mango Mango), ou en enveloppant le sujet à illustrer (cf. Filmographie) Juste deux ou trois choses que je sais d’elle (la guitare bien sûr). Parfois mélangées, le mystère en prime…

Et puis les courbes étranges d’une guitare…

 

 

 

H comme Haïku

 

Le Japon bien sûr. Et les haïku traduits pour cette vieille dame … Une correspondance reconnue par certains Japonais qui souhaitent utiliser des bribes de ses mélodies pour en faire des petites pièces, comme des haïku musicaux.

Il n’en reste pas moins que cette forme littéraire, d’une densité brève, d’une intensité passagère, fait écho au laminaire et aux lambeaux de sa musique, à cette plongée intérieure pour garder la pureté de l’intuition. Une solitude poétique et mélodique, aux résonances indirectes et indicibles comme un bloc-notes d’impressions fugitives… Et quelque chose dans ses traits du geste ample du peintre taoïste.

 

 

NATO’s CONNECTION

 

 

Outre les disques sous son nom (Hamster Attack, Grand Amour…), il a participé à différents projets Nato. Sur la compil Spirou BD, il signe Double Vol — support de la BD du même nom, une des aventures de Natacha hôtesse de l’air dessinée par Walthery (également reprise sur Destination…Nato) : une cavale musicale dans la lignée du rock le plus basique (guitare, batterie, basse, voix) ; riffs vertigineux, drums binaires, relents bruitistes et vivacité enfantine drainent un suspens d’autant plus attendu (dans la logique d’un enchaînement scénaristique propre au comics : nul n’en ignore l’issue mais personne n’échappe aux palpitations d’usage) qu’i! est souhaité par tous.

Pour l’hommage rendu à l’anarchiste catalan Durruti, Pauvros trace en compagnie de Mark Sanders une improvisation traversée d’une sincérité absolue, d’une colère psychédélique et de fulgurances politiques. Un romantisme flamenco (guitare sèche et archet ronflant en arrière-fond) qui en appelle à une tristesse vagabonde, la nostalgie d’un chant lyrique disparu sont chassés à mi-chemin et soudainement par les échos rutilants et rugissants de la guitare, survient une puissance des tréfonds immémoriaux, transperçant les limbes flottants et fantomatiques de l’oubli : Memorios dei olvido nous traverse de ses traits foudroyants, ranime la beauté enragée des anarchistes espagnols.

De manière plus furtive et moins personnelle, J-F Pauvros accompagne Tony Hymas sur Left for dead (aux côtés de Jonathan Kane, Barney Bush notamment) consacré aux Amérindiens, premiers habitants d’Amérique exterminés par les Blancs (un disque dans la lignée de The American Dream) ; soutient Terry Day — qui a joué avec lui sur Grand Amour — sur Look at Me — un disque variétés, mi-disco, mi­-funky : deux courtes interventions (So Comely et Love Love Love), et la co-écriture de la musique de Look at Me avec Tony Hymas (qui d’autre part s’est occupé des arrangements et de la direction).

 

 

I comme Improvisation

 

Comme d’habitude, Pauvros sort une phrase magique de sa boîte : « Improviser c’est lutter contre la bêtise, la sienne et celle des autres. »

Extrait d’une interview aux Inrockuptibles (6-19/08/97, page 66) :

« Je dis toujours qu’improviser ça ne s’improvise pas. On ne peut le faire qu ‘avec des gens qui ont une vraie personnalité, une existence. Ensuite il faut forcément une grande qualité d’écoute – des autres comme de soi. Il faut mettre un pied à l’extérieur, être son propre chef d’orchestre. Et en même temps dans tout ça, ne rien faire à moitié. »

 

 

J comme Japon

 

On retrouve le Japon sous forme de bribes inarticulées dans son univers. comme des signes disséminés presque par hasard. Ses amitiés (cette écrivain de haïku septuagénaire, Makoto Sato, Masaki Iwana, Itaru Oki, ses amis de l’Espace Japon), sa très récente tournée dans l’archipel, l’intérêt immodéré des Japonais pour sa musique, les affinités électives du guitariste pour son érotisme, véritablement « autre » (de l’Empire des Sens — auquel a d’ailleurs participé son ami Makoto Sato — aux estampes), enfin la fréquentation répétée de I’Espace Japon (l’endroit privilégié d’expression de Marteau Rouge, au 9, rue de la Fontaine au Roi) manifestent un penchant désormais affirmé pour les plaisirs nippons.

 

 

K comme Krooner

 

Avec un K… Rusons… La voix est un des instruments privilégiés du guitariste. Il possède un timbre particulier, grave et ténébreux, utilisé à merveille pour traduire des climats étranges (la mort, l’amour : La Belle Décisive) ou pour reprendre en les déformant des chansons typées (voir chronique Romances PolySonnes)

 

 

L comme Lambeaux

 

L  comme Lacéré. L comme Laminaire : des lambeaux tailladés à même les textiles/textures sonores (cf. Haïku)

J’aime bien ce qui est lambeau. ce qui disparaît, apparaît… Les traces, les souvenirs qui affleurent au seuil de la mémoire qui font que dans la musique la plus déstructurée on peut croire. entendre une mélodie oubliée. Dans l’instant où le musicien improvise, tout le vécu est là d’un bloc, transcendé mais présent. La vie n’est qu’un effilochage… ".

 

 

 

M comme Mouvement / Masturbation / Machine / Mélodie (cf. Interview) Mort

 

« M est une lettre importante : Mort, Mer, Mère, Masturbation aussi, une certaine forme d’expression, l’auto-érotisme, comme ce trip autour des machines célibataires (Duchamp. la Broyeuse de chocolats… je m’en lèche les doigts). des machines pour se donner du plaisir… M comme Aime aussi… »

 

La mort : l’ultime défaite. À mort la mort !

 

À l’enterrement de quelqu’un de sa famille, il avait plu la nuit précédente, les allées du cimetière étaient gorgées d’eau, les talons des femmes enfonçaient dans les gravillons, à côté de la fosse, le tas de terre était jaune et rouge, onctueux comme de l’argile.

Le cercueil descendu, les prières dites, tandis que chacun jetait une rose sur la bière, elle n’avait pu se retenir d’attraper une poignée de terre, de la malaxer un peu et ensuite de la laisser tomber devant elle sur le couvercle.

— Que toute cette terre était du foutre, un monticule de foutre, je ne pouvais pas m’enlever ça de la tête, il a fallu que je la touche. Après, j’ai léché mon gant. C’était granuleux. Il y a des foutres qui sont comme ça.

Calaferte

 

 

N comme Nomadisme

 

« Etonnamment par définition, le nomadisme empêche de devenir fou. ». Dans la vie. Pauvros est comme sa musique : toujours en mouvement (quand il parle. en jouant de sa guitare, dans cette manière bien particulière de déambuler…), traversant les espaces sans se soucier des frontières. Si Pauvros pratique l’effilochage avec délectation. son goût du fragmentaire et de l’évanescent, son travail d’épuration mélodique (pour les dégraisser de toute concrétion) n’en sont pas moins révélateurs d’un désir pérégrin. L’utilisation du mot nomade n’est pas usurpé : ce souci d’échapper à la sédentarisation étatique (papiers, adresse fixe. compte en banque…) est à la base de son tempérament libertaire. Pauvros pratique la radicalité dans la douceur, excluant par nature les méthodes bolcheviks : il n’emmerde pas les autres et ne se laisse pas emmerder… À bon entendeur…

 

 

O comme ? ? (le gagnant qui devine ce qui se cache sous la lettre aura droit à un abonnement à …euh, Jazz Hot ?)

 

 

 

P comme Poétique

 

Le corps poétique. poétique du corps sexué, mélodie : poétique de la vie…

Et quelques textes comme des traces littéraires : Pasolini, Artaud, Calaferte. Chiba, Apollinaire (Le Pont Mirabeau sur La Belle Décisive), un texte inédit de Jean Seberg, Gaston Criel, Les Chants de Maldoror de Lautréamont avec Bulteau et Osaka Bondage…

 

 

Oral-Coral

 

 

a. Jachère

 

L’eau tiède coule sur le carreau

en répandant une lourde odeur de cresson

Ouvrant toute grande la fenêtre

Ecoute la pluie qui s’égoutte dans la douche

Les serpents irisés glissent

jusqu’à l’oreille du tuyau

 

b. Figue

 

Si tu as envie de mordre

Prends quelque chose de meurtri

car c’est tellement doux

 

Si tu as envie de pénétrer

Prends quelque chose de pourri

car c’est tellement exquis

 

Si tu as envie de te fondre

prends quelque chose de mort

car après sa mort

survit la chair

 

 

Setsuko Chiba

 

 

 

Q comme Que fait la police dans mon lit ?

 

Sans commentaire.

 

 

R comme Rencontres

 

L’improvisation résiste à la folie archiviste avec vaillance. les improvisateurs affinant par là la valeur de l’éphémère et du provisoire, la force de l’instant. C’est une manière d’échapper à la représentation et de rester en mouvement. la gravure CD travaillant en quelque sorte pour la postérité… et les collectionneurs, infléchissant ce processus d’objectivation (la musique lisse en objet. en boîte) et d’aseptisation. De la magie de certaines rencontres restent quelques souvenirs inoubliables. La mémoire n’est pas l’archive. Un branchement sur la vie.

En chemin, Pauvros a multiplié les rencontres. Si sa discographie nous a permis de tisser une toile ample, les interconnexions de sa cartographie musicale se multiplient si on y intègre celles qui n’ont pas donné lieu à des disques (qui par contre eux ouvrent sur des tournées ou les concrétisent…) ; mais à des concerts, des tournées parfois. des collaborations de longue durée. des croisements fugitifs, des ratés… Quelques passages, pour mémoire :

À ses débuts Moebius Comic Strip (avec Franck Cardon violon, Bizien, le Bassiste William Schoote, Aude Cornillac voix, Claude Bernard sax alto… Des concerts dans le Nord, à Mouffetard…), et FMT (Free Music Trio, avec Bizien et Cecile Baudry, trompette) ; Raymond Boni (lors des festivals, à Nancy en 77 par exemple dans son orchestre…) ; une rencontre éphémère avec Günter Christmann un soir de Noël dans un café de Bruges, John Zorn (Vandoeuvre) ; La Monte Young (Poèmes pour chaises et tables où La Monte Young a appris à jouer de la chaise aux musiciens) ; David Holmes (Les récidivistes, tournées en Italie et ailleurs) ; Elliott Sharp (une tournée dont Chantenay en 1985, Vandoeuvre également, en duo, en trio avec Bobby Previte ou David Holmes) ; Gary Lucas, les Japonais, de Keiji Haino à Itaru Oki, Rhys Chatham (à l’Aéronef à Lille en novembre 1989, au Portugal, diverses représentations des Cent Guitares disséminées sur le globe. Prochainement en disque !!!) ; Jonathan Kane (« qui joue de la batterie comme il fait l’amour » selon la poétesse Holly Anderson) ; Ernie Brooks (à la base des Cent Guitares avec Jonathan Kane…) ; Dina Emerson (chanteuse évoluant notamment au sein de la Cie Meredith Monk) au sein de The Sirens. un groupe de rock à la frénésie sexuelle ; John King qui le fait chanter sur un disque de blues ; Michel Bulteau pour quelques joutes poétiques ; Le Grand Amour (à configuration mouvante : y passent Ernie Brooks, Steve Beresford, Ted Milton de Blurt, Terry Day, Arto Lindsay, ex-membre des Lounge Lizards et compagnon de John Lune…) ; La Troisième Oreille (avec Samy Agostini et Jean-Pierre Arnoux, alias Pépé. venu de Mahjun, qu’il retrouvera à différentes occasions) ; Cyril Lefebvre (Mahjun) ; Application, groupe composé de Pauvros, Berrocal et Lol Coxhill (1982) ; Mary Genis, Peter Kowald, George Lewis, Jacques Higelin, Alfred Cat, Elton Dean, Gilles Elbaz, Daunik Lazro, Jacques Thollot… et Chantenay, Vandoeuvre, qui ont inauguré de nombreuses rencontres…

 

 

S comme Studio (et Sexe, Solos, Savoir…)

 

Le choix des lieux d’enregistrement définit bien le gaillard : quand ces improvisations / compositions ne sont pas enregistrées à la maison (La Belle Décisive. enregistré presque intégralement dans différents appartements parisiens…), plusieurs enregistrements (Marteau Rouge, Mango Mango, les musiques pour Anne Dreyfus, un morceau de La Belle Décisive… etc) se sont faits et pour cause à Campus (Pascal Bence, qui a travaillé également avec Jean-François sur le projet des Cent Guitares et avec Emmanuel Ostrovski, officie au son…). Campus (le nom est assez évocateur). l’enregistrement ouvert à tous : géré sous un statut association, il propose une alternative aux studios privés, hors de prix et intégrés au bizness musical (le nerf de la guerre etc…)

Un outil pragmatique et politique pour une liberté musicale sans concessions. Libertaire Pauvros ?

 

 

T comme Trombone

 

Pauvros utilise divers instruments pour ses compositions afin de diversifier les climats et les approches (pour son travail avec Pierre Coulibœuf il privilégie le piano)… De tous les instruments préférés, le trombone est le seul dont Pauvros ne joue pas. Mais qu’il aime entendre… marqué voilà 30 ans par le son de Rico… avec qui il a tourné (groupe de huit musiciens dont Mary Genis) après la création à Banlieues Bleues.

Le tromboniste jamaïcain est un parfait produit de la jungle des villes tropicales, rastafari joyeux, plus vieux que le reggae lui­-même puisqu’il a appris la vie à Marley. Des mélodies fortes et droites, des grooves teigneux, une sensualité ensoleillée et un son roots (celui de Wareika) l’ont aidé à enfanter ses chefs d’œuvre : entre autres, Man from Wareika (1976), That man is forward (1981)…

 

 

U comme Ubu et Umour

 

L’humour comme résistance, l’humour pour désarmer tous les pouvoirs, comme manière de vivre : « L’humour a été inventé pour débarrasser les grands sentiments de leurs conneries.» (Raymond Queneau). Pour démystifier… le sexe, la musique… Eviter le sérieux…

 

 

V comme Vignette

 

Chercheurs d’or, chasseurs de vignette. Jouer avec des musiciens qui demandent d’emblée : « Combien touche-t-on ? Aura-t-on la vignette et le montant du cachet ? ». Non merci. L’humain d’abord. Sus aux affamés de thune… Improviser n’est pas un métier… (Ndlr : les musiciens français pourraient en prendre de la graine…).

 

 

W comme Wasis Diop

 

Wasis Diop, outre le fait d"être le frère du réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambéty (Hyènes, magnifique. B.O du frangin) décédé en 1997, est un militant farouche et l’auteur d’un album légendaire West African Cosmos. Musique urbaine du Sénégal et du Sahel explorant avec rythme et respect la profondeur immémoriale des voix des griots. Une des entrées possibles pour Marteau Rouge. « Je n’ai jamais enregistré avec lui, si ce n’est pour un film prétexte sur Campus, plutôt autour de la musique : étaient présents Thierry Madiot, Keiji Haïno, une fanfare… Ce film devrait sortir sur les TV, un film coup de poing sur ce lieu, un endroit post-atomique aux yeux de certains, avec des personnes qui joueraient de la musique bizarre… Un film plutôt drôle… Il a joué dans Marteau Rouge plusieurs fois, comme invité… Peut-être que pour le deuxième disque les invités joueront : Daunik Lazro, Wasis Diop, et Keiji Haïno qui souhaiterait également participer… ».

 

 

X comme X ?

 

«  Je n’arrive pas à faire la différence entre érotisme et pornographie. Dans la musique, certains jours tu peux aimer écouter une fanfare et trouver ça grossier le lendemain… De la même façon, quelque chose qui peut te paraître pornographique un jour peut te sembler subtile un autre jour… ».

 

 

Y comme une promesse ( un… triangle… ?)

 

Sans commentaire.

 

 

Z comme Zig-Zag

 

 

ou zébrures… (ou Zobi-Ia-mouche ?)

 

 

 

 

 

CATALOGUE’s WAY

Antwerpen / Pénétration.

 

 

Au crépuscule, je passais les portes de la ville, laissant la horde de loups affamés hurler dans les faubourgs. Cimetières, cimetières profanés de poulets égorgés en sacrifice à la lune rousse… Invoque la mort, cette compagne infidèle et sournoise ! Ces voix sépulcrales pétries jusqu’à l’orgasme… Des ombres décharnées infiltrent les nappes de la nuit…

Je suis un barbare. Je souille les putes de sueur et de sang, ces dames comme des mécaniques trop usées, ces femmes qui insultent la beauté, trop belle dans ces apparats de vertu.

Il importe que l’Amour déborde de mystère, d’Eros et non de tabou, de péché, de morale, de vertu… assassines. C’est raté vos trucs et manigances, vos démocraties où il n’est pas question de monter à l’hôtel avec une fille si elle ne vous est pas collée par la jurisprudence… ! C’est râpé Messieurs…

Je survole le port crasseux où les femmes pissent sur les dockers allongés comme des bêtes. Je nage alors vers ce repaire protégé par les provocations lancées comme des prophètes à la face, la face de tous ces corbeaux et de ces morales dégoûtantes ! !…

Il est minuit. Le Saigneur croasse déjà, jusqu’à plus soif, lance des mots à la tête des corbeau.x pour leur apprendre à aimer, exhorte les sons à pénétrer, pénétrer, pénétrer… Cruauté sacrilège, lacère-moi de tes lames accordées…

Ce soir-là. j’ai assis la beauté sur mes genoux — Et je l’ai trouvée amère — Et je l’ai injuriée — Et je l’ai dépecée… outillé de fragments volés aux étiquettes fanées, de débris d’industrie jetés en pâture aux chiens errants; aux oiseaux singuliers venus du Noir, les yeux enflammés de désir sauvage, pour inventer la vraie galaxie de l’amour instantané… Faisons goûter notre foutre aux chiennes en chaleur…

Sur scène, trois lascars taillent des imprécations sonores à coup de manches de pioche dans la gueule. Des pieds de nez au bon goût, un grand pet tonitruant, une sodomie sans fioritures sous une lumière perverse… décamper, laisser des cadavres et des ruines d’utopie cendrée… À l’aube, le monde a la gueule de bois… « 11 Août 1979. Antwerpen Belgique, il est 1h30 du matin : sous un déluge inattendu de décibels : Catalogue vient de naître… » (Pascal Bussy)

Il est de certains groupes qu’on espère voir se reformer, après avoir traversé le temps et les territoires défrichés de manière passagère : un OVNI. Catalogue est de ceux-là.

Trois disques. Comme des palimpsestes retrouvés. Quelques bribes essaimées au gré des compilations (évidemment quand celle-ci traite de l’agitation musicale…), un parcours fulgurant, un cri barbare trouant l’espace du jazz et de l’improvisation free… Le temps d’une saison en enfer… Ne se sont pas figés, emportés par un mouvement fou et rieur. Puis quelques nouvelles diatribes pour un film de Guy Girard… Avec cette fois-­ci l’étiquette de mythe… à cause de ces instants fulgurants de grâce dépecée où il dépouillait les classifications enregistrées de leurs âmes carnassières.

Si Pauvros fut dès ses débuts un précurseur de l’improvisation bruitiste, trop à l’étroit dans les cases bien délimitées, avec Catalogue, un pas de plus est fait : il plonge dans le chaos, emporté par la folie de Berrocal, la magie presque sexuelle de cette alchimie triangulaire. Ces trois énergumènes venus de nulle part sinon de leurs territoires insolites (ni rock, ni punk, ni free jazz, ni improvisateurs patentés) hâtaient le crépuscule des idoles, en trempant leur folie d’iconoclastes insolents de sueur, de salive, de sécrétions de tout poil. Emportés par ces calcinations, brutales jusqu’au vomissement, au cœur d’un « espace entre la peur et l’insolence » (Bussy again), ils n’ont cessé d’invoquer la liberté, de faire renaître les utopies à la gueule sombre et morbide : ils ne prêchaient surtout pas le matin du grand soir, mais effilant chaque jour un peu plus les perversions d’une anarchie barbare, acérant avec soins les bords d’une cruauté prophétique ont joué une musique pour après-demain.

Une transmutation des valeurs opérée à force de violence canalisée : la bascule dans un grand cri de terreur. Quelque chose survenait de débris post-urbains, gothiques, violents, sexuels, sauvages, bruitistes, magiques, incantatoires, sacrificiels, provocateurs jusqu’à la démesure et l’overdose… Cette musique de réflexes, de composition instantanée n’avait de règle que sa cohérence singulière. Juste pour un voyage au bout de la nuit, à la limite de ces territoires surnaturels et irréels où la mort rôde…

L’ambiance des concerts de Catalogue passe bien à travers ces deux CDs : Pénétration pour la métaphore (la métamorphose !) sexuelle (qui s’étonne encore ?), pour ces traits de fer sonores qui transpercent les corps comme on embroche les poulets (lesquels ?), comme on sodomise une nonne insoumise. Pénétration « dans le sens d’une profonde clairvoyance sonore, d’une intelligence de la construction musicale » (devinez qui ?), comme une profondeur… alléchante…

Si certaines intonations (voire des pans d’improvisation) et la folie scénique n’ont rien à envier aux keupons (1), ce désir de faire table rase leur est commun à la manière d’une odeur portée par le fond de l’air. Les références en la matière pour Pauvros semblent plutôt provenir des Who, pour cette violence scénique, et cette manière particulière qu’avait Pete Townsend de jouer les accords, de prendre les harmoniques…

Plus que dans le mouvement punk, Catalogue associe à cette violence qui défoule, un malaise qui dérange puis épuise. Parce qu’il oblige le spectateur à être dans une écoute active. Briser la dichotomie public/musiciens, passivité/activité au profit d’une relation chaotique qui remue jusqu’au fond des boyaux. Même si Catalogue nous a habitué à une posture radicale, à la guitare et à la trompette, des ritournelles se glissent souvent aux limites de ce déferlement sonore… Des lancinances laminantes, des zébrures éphémères, des mélodies obsessionnelles, superposées, enchevêtrées aux sons tintillonants, superposées aux sons d’enclumes forgées par Gilbert Artman, des toux déraillées, un swing déformé enveloppent la cruauté du discours.

Que dire de plus ? Sinon que Catalogue a traversé l’espace comme une météorite… Une véritable New Thing, où il ne s’agit plus de dévoiler la face cachée de la beauté, mais de la snober, de lui cracher dessus. Quelque chose d’informe aux représentations, d’étranger aux métamorphoses courantes. Une déchirure qui en travaille encore plus d’un, un trou d’air libre dans le Mur de la schizophrénie envahissante. But you know what about this wall ?Never mind the bollocks

 

[B.S] (Merci à Arthur et Léo…)

 

(1) punks : je traduis pour les pépés quinquagénaires… Gueulez pas !!!, je plaisante…